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Politique

Yémen, Bahreïn, à l’ombre des autres révoltes

Cela ne vous aura pas échappé, les révoltes arabes ont passionné les médias français. De nombreux journalistes se sont rendus en Égypte, en Libye ou en Tunisie, certains ont assisté aux combats qui ont lieu en Syrie, d’autres ont simplement écrit leur sentiment depuis Paris. Cependant, deux pays ont été négligés par la presse, le Yémen et Bahreïn.

On a observé un certain renouveau de l’intérêt pour le monde arabe avec ces révoltes, mais les articles concernant ces deux pays ont été très limités. Les manifestations qui ont eu lieu en Arabie Saoudite et les brefs soulèvements à Oman ont aussi été peu couverts. Il est vrai qu’on entend principalement parler du Golfe, et de la péninsule arabique dans son sens large, dans des sujets concernant le pétrole ou le terrorisme.

Bahreïn et le Yémen sont deux pays aux problématiques régionales importantes. Ils sont peu traités en général, et lorsqu’ils le sont, ce sont pour des raisons précises (Bahreïn pour des évènements sportifs, le Grand prix de Formule 1 en particulier et le Yémen par rapport à Al-Qaïda). La méconnaissance de la région, peu liée à la France, et de son histoire explique aussi le désintérêt apparent pour la péninsule. Apparent, quand on connait l’importance de celle-ci dans la politique étrangère de la France, avec l’ouverture, en 2009, d’une base militaire à Abu Dhabi, aux Émirats Arabes Unis, pays faisant face à l’Iran.

Manifestation au Yémen. Photo : Al Jazeera English

Manifestation au Yémen. Photo : Al Jazeera English

Intéressons-nous d’abord au Yémen. Nous l’avons dit, le pays revient dans l’actualité surtout pour des questions de terrorisme et de lutte antiterroriste. Dans l’actualité des révoltes (en partant de fin 2010 à fin 2011[1]), les principaux articles parus sur le Yémen concernent l’enlèvement de deux ressortissants français. Le Yémen est certes un pays pauvre[2], peu connu, mais, en plus du rôle qu’il joue dans la lutte contre le terrorisme[3], il porte une longue et riche histoire, et se trouve en face de Djibouti, où la France possède une base militaire, et à la frontière avec l’Arabie Saoudite. Il possède aussi une position importante dans la péninsule arabique : il n’appartient pas au Conseil de Coopération du Golfe[4], mais son avenir est lié à ces pays (et vice-versa).

Petit rappel historique. Dès le XIXème, les Britanniques s’intéressent au Yémen – à l’époque divisé en deux, Yémen du Sud avec pour capitale Aden, Yémen du Nord avec pour capitale Sanaa. Ils vont donc s’opposer aux Ottomans, eux aussi s’étant installés dans le pays, plus particulièrement à Sanaa (le califat ottoman prenant fin en 1923). Paul Dresch a écrit une histoire du Yémen au XXème siècle, où il découpe cette période de la manière suivante[5] : 1918-1948, le Yémen sous l’imam Yahya et les Britanniques. En effet, cet imam avait conquis une grande partie du Yémen et avait par la suite signé un accord avec les Britanniques pour mettre fin à la guerre (en 1934). Un autre accord a été signé entre l’imam et les Saoud la même année, pour s’accorder sur la frontière. Les années 1950 voient un renouveau politique avec la mort de l’imam en 1948. En 1962 commencent les révolutions et guerres civiles, avec la révolte des « officiers libres » qui chasse le nouvel imam au pouvoir : c’est la naissance de la République arabe du Yémen. La mainmise britannique sur le Yémen ne prend cependant fin qu’en 1967, et les deux Yémen se réunissent en 1990. S’ensuivent coups d’Etat, assassinats, et guerres civiles, jusqu’aux derniers soulèvements de 2011. L’histoire du pays est complexe : de nombreuses composantes ethniques entrent en jeu, et l’opposition Nord/Sud est toujours d’actualité, malgré l’union des deux parties.

Manifestation de l’opposition sur la place de la Perle. Manama, Bahrein

Manifestation de l’opposition sur la place de la Perle. Manama, Bahreïn

La révolte à Bahreïn est toutefois celle qui a été le moins évoquée dans la presse française. Bahreïn est un petit pays[6], mais sa stabilité n’en est pas moins importante dans la région et notamment pour les autres membres du CCG, l’intervention de troupes saoudiennes et émiraties pour mater la révolte le confirme. Il abrite en outre une grande base américaine, ce qui lui confère une importance au niveau international.

Même si Bahreïn n’a plus beaucoup de pétrole, il reste un objet de conflit entre l’Arabie Saoudite et l’Iran, et a longtemps été un sujet de conflit entre ces deux pays, l’Empire Ottoman, l’Irak et le Royaume-Uni[7] , de par sa position géostratégique dans le Golfe. Mais la révolte de 2011 porte sur une opposition sunnites/chiites. Si certains articles ont eu tort de réduire ce conflit à une question religieuse, elle est tout de même une composante essentielle du soulèvement, plus politique et social que religieux. En effet, les Al-Khalifa, qui représentent la minorité sunnite du royaume, sont au pouvoir depuis le XIXème siècle (et entretiennent des liens étroits avec les Britanniques) ; ils se sont imposés par la conquête militaire, en s’alliant avec d’autres tribus sunnites de la péninsule. La minorité chiite s’en trouve lésée, et, notamment, elle n’a pas accès aux postes de responsabilité. Bahreïn est en effet le seul pays du Golfe où l’on trouve un si fort taux de chômage et de précarité, présent surtout chez les chiites. Cependant, s’ils composaient la majorité des manifestants, il y avait (et il y a encore) des sunnites dans l’opposition.

Ce n’est pas la première révolte qui a lieu dans le pays : il y a des intifadas depuis la fin des années 30, la plus récente ayant eu lieu entre 1994 et 1999. Elle a été longue, mais s’est épuisée et a pris fin avec la mort de l’émir. Le processus de libéralisation politique entamé par son fils, qui lui a succédé, a donné beaucoup d’espoir, avec la remise en place du parlement (qui avait été dissous en 1975) et l’autorisation des partis politiques par exemple. En 2001, Bahreïn a été officiellement transformé en monarchie constitutionnelle. Mais depuis 2002, il existe une grande déception dans la population quant à ces réformes. En effet, la nouvelle constitution a diminué les pouvoirs du Parlement ; l’opposition la rejetant, cela a créé une nouvelle crise. Le soulèvement de 2011 ne serait alors qu’un énième épisode de la crise débutée en 2002. Il existe aussi des racines plus profondes à cette révolte, comme le conflit sunnites/chiites que nous avons évoqué, le problème de redistribution des ressources pétrolières, le fait que le royaume soit le premier pays du Golfe à être touché par le chômage de masse, etc.  Les problèmes sont donc divers, à la fois économiques, politiques et confessionnels. Certains spécialistes soulignent aussi l’importance que peut prendre cette révolte, notamment en termes économiques (affaiblissement du pays à ce niveau-là par exemple, ou même affaiblissement régional, Bahreïn étant le centre financier de la région).

Si on s’intéresse plus précisément aux liens que possède la France avec ces pays, on trouve un élément d’explication de leur quasi-absence dans la presse française. Si elle a été historiquement absente de la région, – et même si elle est peu présente politiquement – la France tente de s’imposer dans la région depuis quelques années : en effet, la péninsule arabique a été investie principalement par les Britanniques et les Américains. La France n’a pas colonisé ces pays et n’y possède pas une influence historique ; aujourd’hui elle tente d’y être présente à divers degrés, notamment sur le plan culturel avec la Sorbonne-Abu Dhabi et le Louvre-Abu Dhabi ; elle y a aussi depuis plusieurs années des intérêts économiques, avec la présence de différentes entreprises française dans la région, comme Total.

Au-delà de l’investissement français, il existe des enjeux régionaux, qui peuvent expliquer certaines lectures des révoltes faites dans les journaux, et le mécanisme politique de la région : l’Arabie Saoudite et l’Iran sont, nous le savons, deux puissances s’opposant au Moyen-Orient. On y voit surtout une opposition sunnites/chiites, utilisée par les deux pays à des fins politiques. Pour exemple, le gouvernement de Bahreïn et l’Arabie Saoudite ont accusé l’Iran d’être derrière la révolte à Bahreïn. La majorité des manifestants étaient chiites, comme nous l’avons dit plus haut, mais cela n’est guère étonnant, compte tenu du fait qu’environ 70% de la population du pays est chiite. En ce qui concerne le Yémen, le pays a une histoire de révolutions et de guerre civile ; au vu de la vague de révoltes qui a secoué le monde arabe, il paraissait probable que les ferments de révolte au Yémen se voient concrétisés[8]. La comparaison entre les deux pays est limitée, il s’agit de deux situations très différentes : le Yémen a vu un aboutissement de sa révolte avec le départ du président Ali Abdullah Saleh (même si cela n’a pas résolu tous les problèmes, il a néanmoins marqué une étape) et cette jeune République possède une certaine liberté d’expression, complètement absente à Bahreïn. Enfin, ce dernier a vu sa révolution complètement réprimée, et ce, avec l’aide des Etats voisins, et la famille régnante est toujours au pouvoir, continuant arrestations et procès des manifestants[9].

L’histoire de ces pays, et de la région dans son ensemble, est extrêmement complexe, idée que l’on retrouve dans le livre d’Hamit Bozarslan,  Sociologie politique du Moyen-Orient, où l’auteur revient sur les « cycles historiques » du Moyen-Orient. Il y fait le point sur l’ingénierie politique de certains Etats, dont le Yémen : les espaces associatif et médiatique sont « restreints et contrôlés », les politiques de redistribution et de cooptation sont « institutionnalisées mais fortement contrôlées », enfin la « capacité de construire une syntaxe hégémonique assurant l’adhésion sociale » est faible. Bozarslan conclut sur « l’autonomie suprasociale relative mais réelle dont jouissent les Etats », une autonomie qu’il explique par la faiblesse de la bourgeoisie et des classes moyennes. L’autoritarisme des Etats est renforcé soit par « la rente sécuritaire qu’apportent les Etats-Unis et l’Europe »[10] soit par celle « souverainiste dont disposent les régimes de Téhéran et de Damas »[11]. On voit ici l’importance géostratégique de la région par l’implication des pays occidentaux dans leur politique. Cela est vrai pour le Yémen, qui possède une importante aide des Etats-Unis[12] (à Bahreïn, c’est plutôt l’Arabie Saoudite qui y garde une forte influence, dépendant de son financement).

Bozarslan étudie aussi la « fatigue sociale » présente dans les pays du Moyen-Orient : « elle fait suite à des décennies de mobilisation, nationaliste, de gauche ou islamiste. La région ressemble en effet à un cimetière des utopies »[13]. Selon Bozarslan, c’est cette fatigue qui explique aussi les révoltes contemporaines, nées en grande partie du ras-le-bol de la population. C’est une hypothèse parmi d’autres, mais beaucoup de spécialistes s’accordent pour dire que, autant à Bahreïn qu’au Yémen, c’est une omniprésence de la corruption qui a poussé les populations à se révolter. Voir que d’autres pays du monde arabe ont réussi à chasser des dictateurs au pouvoir depuis des décennies a donné l’espoir à d’autres de pouvoir faire la même chose : « Au total, et sans qu’il soit besoin de faire état d’autres exemples, force est de reconnaître le haut degré d’intrication entre politique nationale et régionale, protestation nationale et transnationale au Maghreb et au Moyen-Orient. Toutefois, il faut tenter d’aller au-delà de ce constat du sens commun pour mieux mesurer le poids de la transnationalisation de la protestation par rapport aux enjeux nationaux »[14]. Pour le Yémen, on retrouve cette idée de sentiment d’abandon par le pouvoir public et de colère face à l’appropriation des ressources nationales par de petits groupes comme les « éléments fondamentaux des révoltes actuelles »[15].

Ainsi, ces deux révoltes ont des origines lointaines et complexes, qu’il est difficile de retranscrire dans un article. Il est cependant regrettable qu’on s’ notamment parce que ces pays possèdent un rôle non négligeable dans cette région de plus en plus importante pour le monde. Mais si les articles sur le Yémen et Bahreïn étaient peu présents dans la presse française, on en a déjà parlé plus que d’habitude. Nous ne pouvons donc qu’espérer que cela apporte une nouvelle perspective sur cette région.

Raphaëlle Tilliette


[1] Recherche Europresse.

[2] PIB : 2500 $ US par habitant et par an, 181ème pays sur 226 pays répertoriés dans l’indicateur de développement humain de l’ONU en 2011 (cf. « The World Factbook », CIA.gov).

[3] Le Yémen est considéré comme un allié important de l’Occident dans sa lutte contre Al-Qaïda, très présent sur le sol yéménite.

[4] Organisation régionale regroupant les six pétromonarchies du Golfe (Arabie saoudite, Oman, Koweït, Bahreïn, Emirats arabes unis et Qatar).

[5] Cf. DRESCH Paul, A history of Modern Yemen, Cambridge University Press, 2000, 285p.

[6] 665 km².

[7] TADJBAKHCHE Gholam-Reza, La question des îles Bahreïn, Editions A. Pedone, Paris, 1960.

A noter que le pays a été sous domination britannique de 1820 à 1971.

[8] Cf. Conférence sur le Yémen (« révolutions d’hier et d’aujourd’hui) dans le cadre de la semaine arabe à l’ENS.

[9] Cf. Reportage « Shouting in the dark », Al-Jazeera (anglais). Le documentaire montre les nombreuses arrestations d’opposants ou de docteurs ayant aidé des manifestants, et celles-ci continueraient encore aujourd’hui.

[10] Idem.

[11] BOZARSLAN Hamit, Sociologie politique du Moyen-Orient, La Découverte, Paris, 2011, 125p.

[12] BOUTALEB Assia, In « Enjeu égyptien », Temps modernes, « Soulèvements arabes », n°664, mai-juillet 2011

[13] BOZARSLAN Hamit, Sociologie politique du Moyen-Orient, La Découverte, Paris, 2011, 125p.

[14] BENNANI-CHRAÏBI Mounia, FILLIEULE Olivier, Résistances et protestations dans les sociétés musulmanes, Presses de Sciences Po, paris, 2002, 2003, 419p.

[15] BOUTALEB Assia, In « Enjeu égyptien », Temps modernes, « Soulèvements arabes », n°664, mai-juillet 2011

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