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Politique

L’islam politique dans les méandres du pouvoir

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L’éviction de Mohamed Morsi du pouvoir en Egypte a laissé place à un savoureux débat sur la nature de ce tournant politique. La question de savoir s’il s’agit bien d’un coup d’Etat n’a pas manqué de mobiliser les esprits, comme si l’avenir de l’Egypte, du monde, dépendait de la manière dont la situation devait être qualifiée. D’ailleurs, à bien des égards, l’action des Frères musulmans et l’étendue du pouvoir auquel ils aspiraient peuvent aussi renvoyer à la notion de coup d’Etat, un coup d’Etat discret et subtil remettant de fait en cause leur légitimité électorale initiale. Disons qu’un certain nombre d’acteurs internes et externes voulaient en finir avec le court règne des Frères musulmans, et que cela s’est traduit par la conjonction de deux phénomènes : une très forte mobilisation populaire et une intervention de l’armée.

Pourtant, l’idéologie des Frères musulmans –au moins partiellement– semblait triompher dans certains pays arabes, après avoir gagné du terrain en Turquie. Ainsi, considérant parfois l’AKP[1] turc comme modèle, un certain nombre de partis d’obédience islamique, décrits comme modérés par opposition aux « salafistes », ont accédé au pouvoir au Maroc, en Tunisie et en Egypte. En Jordanie –où ils ont toujours été mieux traités que dans d’autres pays arabes–, ils apparaissent comme une force politique susceptible de déstabiliser la monarchie hachémite ; en Syrie, ils jouent un rôle central dans la guerre menée contre le régime baathiste ; enfin, ils demeurent potentiellement dangereux en Algérie, malgré une guerre civile traumatisante opposant les islamistes à l’armée et à une partie de la population.

L’idéologie en question doit être saisie dans sa complexité. Certes conservatrice et traditionaliste par certains aspects, elle demeure néanmoins foncièrement réformiste. Et c’est précisément cette double vocation qui rend les Frères musulmans tantôt particulièrement séduisants, tantôt particulièrement honnis. En effet, le risque est grand de déplaire à la fois à ceux qui craignent le changement –souvent plus conservateurs– qu’à ceux qui se méfient du discours religieux –souvent moins réformistes. Comme la décrit Bruno Etienne, l’association des Frères musulmans, fondée en Egypte en 1927, est « l’ancêtre commun, mais pas toujours le référent unique, de tous les mouvements islamistes »[2]. Bruno Etienne résume le programme du fondateur Hassan al-Banna en huit points : une invitation au retour aux sources ; une voie traditionnelle ; une réalité soufie ; une entité politique ; un groupe sportif ; une ligue scientifique et culturelle ; une entreprise économique et une doctrine sociale. Ainsi, pouvons-nous résumer ce programme en trois concepts : salafisme ; soufisme et action sociale et politique. Bruno Etienne rappelle en outre que l’association recrute parmi les cadres scolarisés et urbanisés plutôt que dans les confréries populaires, ce qui constitue un outil de conquête du pouvoir, et ce qui peut expliquer le succès des Frères dans des cercles assez proches du pouvoir, y compris dans le cadre du coup d’Etat des « Officiers libres » de 1952. Un programme séduisant et exportable, et un projet encouragé par les ennemis du « nationalisme arabe » un temps pratiqué par Nasser, notamment les Américains.

En Turquie, si le parti au pouvoir ne se réclame pas directement des Frères musulmans, l’influence de la confrérie est indéniable, d’abord sur Necmettin Erbakan, l’un des pères de l’islam politique turc, puis sur l’actuel Premier ministre, Recep Tayyip  Erdogan. Tout comme en Egypte dans les années 1920, où l’émergence des Frères ne peut se lire indépendamment d’une volonté de rupture avec la monarchie et la présence britannique, l’islam politique turc ne peut se résumer à sa dimension conservatrice. C’est aussi une force de changement et de rupture, rupture avec un kémalisme autoritaire, un laïcisme pas toujours admis par la population. En même temps, comme dans le cas égyptien, ce n’est pas une force de rupture avec les partenaires « occidentaux » habituels, aussi bien l’Union européenne que les Etats-Unis. Au contraire, l’appartenance à l’OTAN et la convergence sur le dossier syrien sont là pour nuancer la posture « néo-ottomane », pour reprendre cette adjectif si courant aujourd’hui justifié par un activisme plus grand dans le monde arabe ou dans l’instrumentalisation du dossier palestinien. La frontière entre l’activisme et l’ingérence est parfois fine. Pour Damas et Bagdad, Ankara est perçue comme un facteur de déstabilisation, tandis que certains acteurs syriens et irakiens perçoivent la Turquie comme une sorte de puissance tutélaire. A l’intérieur de la Turquie, les récentes manifestations à Istanbul et dans d’autres grandes villes du pays ont quelque peu ébranlé un pouvoir souvent cité en exemple. Ce bras de fer entre le régime et une partie de la population peut être vu comme une nouvelle étape, succédant à celui qui l’avait opposé à l’armée, supposée garante de l’héritage kémaliste. Après une mise au pas réussie de l’armée, grâce à un fort soutien populaire, l’AKP est contraint désormais de faire face à une partie de la population, en s’appuyant sur une majorité pas si silencieuse qu’Erdogan sait mobiliser pour rappeler d’où il tire sa légitimité. Cette opposition qu’on a vue, surtout place Taksim, laisse apparaître au moins deux mouvances partageant quelques inquiétudes communes : une mouvance kémaliste –laïque, libérale et républicaine–, ainsi qu’une « extrême gauche » internationaliste qui reproche au régime un discours islamique et conservateur, mais aussi une politique économique ultra-libérale et une politique étrangère agressive, chez le voisin syrien par exemple. Erdogan dispose cependant d’atouts, susceptibles de l’aider à mieux gérer cette crise, que n’avaient pas les Frères égyptiens : une économie florissante qui limite les tentations d’insurrection ; une plus grande expérience du pouvoir et un début d’unité nationale avec les Kurdes du PKK[3].

Dans le monde arabe, la question des Frères musulmans se pose à travers un rôle incontournable joué par le Qatar. Entre le financement de certains groupes, la création d’instituts, le rôle joué dans le cadre de la Ligue arabe en faveur de l’opposition syrienne, l’action d’al-Jazeera et de son prédicateur al-Qardhaoui, Doha n’a pas fait preuve d’une grande parcimonie. Cependant, les éléments transnationaux –l’islam lui-même, le financement parfois extérieur et les moyens de communication– n’empêchent pas des différences qui s’expliquent par des structures politiques différentes. Au Maroc, les islamistes du PJD ne revendiquent pas de liens directs avec les Frères musulmans, et les prérogatives du roi, malgré le changement de constitution, demeurent suffisamment conséquentes pour servir de garde-fou. En Tunisie, le parti Ennahda cohabite avec deux autres partis dans le cadre d’une troïka fragile, avec un président Marzouki qui rassure mais qui ne convainc pas toujours. Une sorte de caution laïque à la tête d’un pays qui voit beaucoup de ses jeunes islamistes gagner la Syrie. Quant aux pays du golfe, tous ne souscrivent pas à l’enthousiasme qatarien. En effet,  les Emirats arabes unis et l’Arabie saoudite, beaucoup plus enclins à craindre une déstabilisation politique sur leurs territoires, se méfient d’une confrérie porteuse de changement et s’étendant dans l’espace.

Ceci explique d’ailleurs la bienveillance avec laquelle ces pays, notamment l’Arabie saoudite, ont accueilli l’action menée par l’armée égyptienne contre le président Morsi. Les salafistes égyptiens, souvent proches de l’Arabie saoudite[4], ont d’ailleurs accepté la transition dictée par l’armée, dans une alliance de circonstance avec les mouvances libérale et nationaliste arabe contre les Frères musulmans. Au-delà des Frères musulmans, de leur échec et des actuels affrontements sanglants, le pays est confronté à un véritable cercle vicieux : la fragilité de l’économie égyptienne pousse et poussera la population égyptienne à recourir à la rue assez régulièrement. La rue est devenue un mode d’expression politique incontournable, ce qui risque de rendre difficile toute tentative de réforme dans un pays qui en a précisément besoin.

Partout critiqué et menacé, mais aussi porté par de larges franges de la population, l’islam politique est à la fois la cause et le symptôme de bien des maux. Les exemples turc et égyptien nous montrent que dans des sociétés divisées, ce ne sont plus les armées qui constituent la principale menace pour les islamistes, mais précisément ce qui a contribué à les renforcer : des foules mécontentes. Réformiste et conservateur à la fois, l’islam politique dérange et frustre. Ses atouts sont aussi ses faiblesses.

Adlene Mohammedi


[1] Adalet ve Kalkınma Partisi (Parti pour la justice et le développement).

[2] Bruno Etienne, L’islamisme radical, Hachette, Paris, 1987, p. 209.

[3] Partiya Karkerên Kurdistan (Parti des travailleurs du Kurdistan). Organisation armée formée en 1978 qui a combattu le régime turc depuis les années 1980.

[4] Lire à ce sujet Jonathan Brown, Salafis and Sufis in Egypt, The Carnegie Papers, décembre 2011.

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Discussion

Une réflexion sur “L’islam politique dans les méandres du pouvoir

  1. J’aime bien la volonté de rendre compte de l’ambivalence des phénomènes sociaux (islam politique, les foules). À la fois cause et conséquence, force et faiblesse.

    Ce sont des conclusions frustrantes pour des militants (quel que soit leur bord) mais c’est précisément pour cela que ce genre d’analyse est riche.

    Publié par Nacer Zemirli (@NacerZ) | 2 août 2013, 8 h 25 min

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