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Billets d'humeur

Alger : sociologie du vampire

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trekearth.com
27/08/2011 4:38:30 PM GMT

Alger, août 2013.

Loin de la guerre syrienne, de la crise égyptienne et de la transition tunisienne, Alger vit aussi un moment politique, certes moins brutal et moins évident, mais peut-être aussi crucial et aussi important. La fin de règne se fait sentir, et la succession n’est plus un sujet tabou, même si les termes de cette succession demeurent opaques, laissant à une population modérément politisée le soin de fantasmer sur une issue tellement difficile à prévoir. Les élections présidentielles sont prévues en 2014, et malgré la santé fragile du président, l’avenir politique du pays n’est pas encore au cœur des débats. Oui, un pays peut vivre un moment politique sans parler politique. D’ailleurs, nous sommes en plein mois de Ramadan ; et en ce mois de jeûne et de paresse, les débats se limitent souvent au repas du soir. Point trop de persil dans la soupe.

Arriver à Alger, cette ville que je suis censé bien connaître pourtant, n’est jamais une expérience anodine pour moi. C’est toujours la tête pleine de questions que je sors de l’avion, mon passeport à la main, prêt à affronter un monde si familier et si déroutant à la fois. En ce Ramadan estival, entre la privation et la chaleur, la ville murmure quelques mots en s’ensommeillant. Des mots qui rappellent surtout l’étendue du phénomène religieux. Au fil des décennies, le mois du jeûne s’est imposé comme un « fait social total », pour reprendre l’expression de Marcel Mauss. Jeûner n’est pas seulement une manifestation de la foi ou d’une appartenance religieuse –beaucoup de ceux qui jeûnent mènent une vie tout à fait areligieuse les onze autres mois de l’année–, mais presque une évidence culturelle. Mais il faut être honnête, le jeûne avait déjà atteint ce statut de pratique quasi-incontournable quand j’étais enfant ; ce qui a pris une ampleur nouvelle, c’est le niveau de fréquentation des mosquées, leur nombre, ainsi que le nombre de décibels qu’elles émettent. L’imam devient un compagnon envahissant, ce genre de compagnons qui vous crient tôt le matin à l’oreille que « la prière est meilleure que le sommeil », rendant de fait le sommeil vénérable. Oublions le jeûne et les mosquées. La religion est aussi omniprésente à la télévision, dans les discussions, dans les pensées, dans les maisons, dans les cafés –fermés pour cause de Ramadan–, dans les voitures. Omnipotent, omniscient, peut-être ; Dieu n’aura jamais été aussi omniprésent. Comme si le combat contre l’islamisme avait un prix, celui d’une islamisation de la société. Stupeur et tremblement –et beaucoup d’ignorance– devant le « sacré ».

« Sacré », oui, parce que même ceux qui détestent ces bigoteries se sentent parfois obligés d’enrober leurs discours de références religieuses, comme si la culture algérienne était condamnée à être islamique. Que Dieu, « Allah », soit très présent dans la langue, c’est une chose ; que le halal –le licite– et le haram –l’illicite– obsèdent les consciences, ce n’est plus une culture, c’est une loi que chacun se sent autorisé à rappeler à son voisin, à sa femme, à son mari, à son enfant, à son père, à sa mère ou à sa vieille tante qui boit une bière par jour pour soigner ses calculs rénaux. Face à une société qui donne l’apparence de l’homogénéisation, certains tentent de réagir. En Kabylie, plus de deux-cents « non-jeûneurs » ont décidé de médiatiser un pique-nique improvisé, un « déjeuner républicain », pour protester contre la persécution qu’ils subissent au quotidien. Bien plus dangereux qu’un gouvernement malveillant est l’individu oisif qui se croit doté d’une mission –chez lui, sur son lieu de travail, dans son quartier. La mission de vérifier la bonne pratique de l’autre. Sur l’une de ces nouvelles chaînes de télévision qui sont apparues dans la foulée du « printemps arabe », signe peu convaincant d’ouverture au regard de la qualité des programmes diffusés, je suis agréablement surpris de voir le présentateur du journal interroger une organisatrice de ce déjeuner. Agréablement surpris tout simplement parce que, constatant une islamisation rampante jusque-là, jamais je n’aurais imaginé un jour voir à la télévision une jeune femme se définir comme une « non-jeûneuse ». Je suis tenté de dire qu’elle est courageuse ; dans son prêche précédant la rupture du jeûne –que je pouvais distinctement écouter de ma terrasse–, l’imam du quartier était d’un tout autre avis. Oui, deux Algéries, l’une plus discrète que l’autre, s’affrontent encore ; deux Algéries qui peuvent invoquer la même constitution algérienne : ceux qui veulent plus d’islam ont raison de rappeler qu’il est bien « religion d’Etat » ; ceux qui veulent moins d’islam ont raison de rappeler que la constitution garantit « la liberté de conscience ». Interrogée sur le choix de la Kabylie, l’organisatrice n’a pas hésité à dire qu’il eût été difficile de le faire à Alger. Je la crois volontiers.

Beaucoup n’ont pas hésité à stigmatiser la Kabylie (« ces mécréants de Kabyles ! »), d’autres ont préféré stigmatiser ce mouvement en épargnant la Kabylie au nom de l’unité nationale (« c’est une exception, les Kabyles sont de bons musulmans ! »). Et Alger dans tout cela ? A Alger, et nul doute que la capitale ne fait pas exception, le Ramadan a transformé une partie de la population en jeûneurs-vampires. Le jeûneur-vampire dort le jour et sort la nuit, le jeûneur-vampire est donc plus vampire que jeûneur tant il est facile de jeûner dans son sommeil. En journée, je peux aisément me retrouver seul sur une plage. Seul en été sur une plage algéroise ! Le soir, les embouteillages n’en finissent pas. Si je devais caricaturer le programme du jeûneur-vampire, je dirais à peu près ceci : il se lève à 19h, soit une heure avant la rupture du jeûne. Une fois qu’il a fini d’engloutir un repas anormalement conséquent, il s’affale devant un programme télévisé bêtifiant. Une mauvaise caméra cachée ou un mauvais feuilleton. Il consomme une dose anormalement élevée de thé ou de café et sort retrouver ses amis, dans le quartier, ou à un concert quand il y en a un. Il rentre pour se nourrir avant 4h, tant qu’il est encore licite de manger, de boire et de fumer. Quelques heures plus tard, une bonne journée de sommeil peut commencer.

Cette version paroxystique du jeûneur-vampire, vous aurez du mal à la rencontrer. Beaucoup d’Algériens travaillent, s’activent en journée pour trouver les meilleures sucreries ou sortent simplement ne rien faire dehors. Vous rencontrerez donc davantage le jeûneur-zombie : il dort peu la nuit et vit peu le jour. Vampires ou zombies, l’humanité des Algérois est encore intacte, et j’ai pu la constater à l’occasion d’un concert. La sahra, c’est-à-dire la longue soirée qui succède à l’iftar, repas de rupture du jeûne, est souvent l’occasion de petites fêtes destinées à se retrouver pour se ressourcer afin de mieux appréhender la journée suivante de sacrifice –quand il a lieu. En l’occurrence, il ne s’agissait pas de n’importe quelle soirée, mais d’un concert très attendu, celui de Gnawa Diffusion. En voiture, déjà, je suis frappé de voir autant de monde dehors un jour de semaine. Ils n’allaient pas tous faire la fête, beaucoup se dirigeaient vers telle ou telle mosquée, connue pour son imam plus ou moins rapide ou pour sa climatisation plus ou moins intense, ce qui m’a fait penser que ma démarche n’était pas si différente de la leur : aller à la mosquée, pour beaucoup, c’est simplement une manière facile et bien encadrée de sortir. Arrivé à proximité du théâtre de verdure –situé dans un quartier central d’Alger–, s’est posée la sempiternelle question du parking. Malgré la présence policière, des jeunes –ou des enfants– du quartier ont improvisé un système assez anarchique consistant à attribuer à chaque voiture une place laissée vacante par les riverains en échange d’une somme d’argent laissée à la discrétion de l’automobiliste. Je sors de la voiture pour me diriger à pied vers le théâtre, et je suis obligé d’éviter le trottoir où a lieu la longue prière de la soirée. Une prière de rue, je n’en avais pas vu depuis la fameuse polémique parisienne. Le spectacle était saisissant : un parking improvisé géré clandestinement par des jeunes du quartier, des voitures occupées par des jeunes fêtards pressés de retrouver leur chanteur préféré et sur le trottoir, à genoux, des hommes concentrés sur les paroles d’un imam invisible émises par des baffles dans un immeuble qui n’avait a priori rien d’une mosquée.

Le concert, organisé par un privé dans un lieu géré par l’Etat, est une réussite. Le chanteur du groupe, Amazigh Kateb, qui n’est autre que le fils du célèbre écrivain Yacine Kateb, sait déchaîner les foules. Aucune censure apparente, malgré la présence de policiers en civil destinée surtout à empêcher les plus téméraires de fumer quelque substance prohibée. Il a chanté la drogue, l’amour, son mépris pour le système politique algérien sans la moindre retenue. Toutes les générations étaient présentes. Tout le monde dansait. Pas une goutte d’alcool, et des milliers de jeunes et de moins jeunes qui dansent pendant des heures, ce n’est pas courant. Entre deux morceaux, je les entends scander un slogan qui m’a semblé familier dans un premier temps : « al-chaab yurid … » (« le peuple veut … »). Cela aurait pu rappeler le fameux slogan des « printemps arabes » : « al-chaab yurid isqat al-nizam » (« le peuple veut renverser le régime »). Que nenni ! « Al-chaab yurid zatla batal » (dans un mélange d’arabe classique et de dialecte algérien, « le peuple veut de la drogue gratuite »), c’est cela que l’on scandait autour de moi. Sur le trottoir, des consommateurs de « l’opium du peuple » ; dans le théâtre, c’est le véritable opium que l’on réclamait. D’ailleurs, la véritable complexité d’Alger ne réside pas dans la différence entre ces deux populations : beaucoup de ceux qui étaient dans le théâtre fréquentent assidument les mosquées. Plantée en eux, la culpabilité a peut-être poussé certains à tenter de rattraper la prière manquée ce soir-là. D’accord pour un peu de subversion, mais ne jamais oublier l’essentiel : la parole divine.

Et le gouvernement dans tout cela ? Il semble avoir tiré quelques leçons des expériences tunisienne et égyptienne. Il tente donc de ménager tout le monde : les « bons » musulmans, mais aussi les « mauvais » musulmans. J’ai d’ailleurs trouvé, par hasard en rentrant du concert, un article du mois dernier relatant une réunion entre le chef du gouvernement et les walis (gouverneurs) qui confirme cette thèse. Il leur aurait gentiment demandé, entre autres, de faire preuve de moins de zèle, notamment pour ce qui est de la fermeture des débits de boissons. « Laissez les gens respirer », tel est le message. Jusqu’à quand pourra-t-il contenter à la fois les bigots et les mécréants ? Un dilemme que l’Algérie n’est pas la seule à devoir affronter. Mais aucun gouvernement ne pourra jamais résoudre un autre dilemme : le bigot et le mécréant qui s’affrontent dans la tête de beaucoup d’Algériens, hantés par la culpabilité et la peur du « sacré ».

Adlene Mohammedi

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