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Billets d'humeur

L’obscène ritournelle des « chrétiens d’Orient »

Eglise-Damas

Une église à Damas. Louai Beshara – AFP

L’Etat islamique, que les commentateurs adorent appeler Daesh –en prononçant dash, qui exprime en anglais une violence et une précipitation qui ne sont pas sans rappeler le phénomène lui-même–, comme pour déjouer le sort en contournant le mot « Etat », dévoile –et Dieu sait qu’il a davantage tendance à voiler– de petites turpitudes chez ses adversaires les plus farouches et ses contempteurs les plus hardis. Inutile de dire que l’exorcisme lui-même a peu de sens puisque la formule arabe inclut le mot « Etat » : Daesh étant l’acronyme de al-dawla al-islamiyya fi al-‘Iraq wa al-Sham, l’Etat islamique en Irak et au Levant. Au-delà de cette superstition incongrue, et au-delà de la fonction géopolitique que divers commentateurs veulent bien attribuer à l’organisation, c’est sa capacité à exciter un nerf orientaliste qui transparaît aussi bien dans le traitement de l’information que dans l’indignation des informés.

Ses crimes suscitent des vocations spontanées chez de lointains observateurs ahuris. Ceux-là se découvrent amateurs d’histoire de l’art quand des sculptures préislamiques ignorées jusque-là sont détruites. Deux hypocrisies s’affrontent ainsi : leur destruction est le moyen par lequel elles se révèlent à des yeux jusqu’alors indifférents ; filmer l’acte leur donne une vie que les « djihadistes » voulaient précisément leur ôter. A cette vocation historico-artistique s’ajoute une affirmation à la fois identitaire et spirituelle dont le contraste avec « l’idéal républicain » si souvent brandi est saisissant : la solidarité avec les « chrétiens d’Orient ». Le ministre des Affaires étrangères est allé jusqu’à évoquer un « génocide ». Cet argument rejeté d’un revers de la main quand certains l’utilisaient pour justifier un soutien au régime syrien.

Les manifestations de cette singulière solidarité se multiplient. L’appel de Jacques Julliard et de Jean d’Ormesson est de ce point de vue révélateur. Révélateur d’une volonté de faire du sort des chrétiens un sort particulier, à distinguer de celui subi par des masses musulmanes de fait moins urgent. Il ne s’agit pas ici de nier que les chrétiens du Moyen-Orient subissent des violences ciblées –largement permises par diverses interventions militaires–, ni de réclamer un traitement identique pour les autres victimes, mais de s’interroger sur l’opportunité d’une telle catégorie mise en exergue. La première hypothèse est son caractère particulièrement commode : en leur assignant une place déterminée, on se rassure sur sa propre identité. Plus généralement, le procédé qui consiste à ne percevoir le Moyen-Orient qu’en termes de « communautés » (et comme pour tout, plus elles sont rares, plus elles ont de valeur) est au service d’un récit à la fois exotique et intelligible.

L’instrumentalisation des « chrétiens d’Orient » n’est pas chose nouvelle. Les identifier comme des « minorités » à protéger fut longtemps un instrument de politique étrangère : de la Russie championne de la « protection » des orthodoxes à la France érigée en puissance tutélaire des maronites du Mont Liban. Quand la France entretient des relations privilégiées avec le clan Hariri au Liban tandis qu’une partie importante de la « communauté » maronite soutient le Hezbollah, ces temps semblent révolus. Même Israël, dont beaucoup de ses plus ardents adversaires dans la région furent et sont encore chrétiens, s’est amusé à ce jeu : quand Menahem Begin prétendait protéger « les maronites » des Syriens. Pour contrer l’instrumentalisation, c’est peut-être au présupposé qu’il faut s’attaquer. Les « chrétiens d’Orient » formeraient « une minorité ». Et s’ils n’étaient ni un bloc monolithique ni une minorité ? Et si beaucoup d’entre eux se disaient d’abord arabes, comme les autres ? Et si entre le « djihadiste » qui les voit comme un corps étranger (au même titre que beaucoup d’autres) et le « chrétien d’Occident » qui les voit comme des « frères » il y avait une indicible proximité ? Et si cette « protection », si elle a bien servi les intérêts politiques des protecteurs, ne leur avait causé que des souffrances au fil des siècles ? Des questions rhétoriques destinées à pousser à plus de parcimonie.

Le problème se pose aussi ici. Pour la sacro-sainte « République ». Les musulmans séduits par le « djihad », les juifs attachés à Israël et les chrétiens –parfois improvisés– obsédés par les « chrétiens d’Orient » offrent de cette « République » un tableau bien peu républicain où triomphe le viscéral.

Adlene Mohammedi

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Discussion

2 réflexions sur “L’obscène ritournelle des « chrétiens d’Orient »

  1. La perception européenne du problème EI est bien trop ethnocentrée. Comment veux-tu que Dédé du PMU de Vitrolles comprenne les dimensions régionales, religieuses et internationales du conflit. Il lui faut des raccourcis et il rapproche ce qu’il voit du conflit sur BFM de son quotidien.
    Dans la même veine, à quand l’article « Non, les kurdes ne sont pas monolithiques et n’ont pas tous les mêmes intérêts dans le conflit » ? Je suis sûr que tu nous apprendrais des choses.
    Une dernière chose, que penser de la thèse d’Hubert Védrine sur un Yalta avec Assad pour mieux combattre l’EI ?

    Publié par Mathieu | 30 mars 2015, 10 h 40 min
  2. Il me semble que les Coptes – je généralise sans doute abusivement, qui représentent plus de dix millions de personnes entre l’Égypte et le reste du monde refusent obstinément d’être considérés comme Arabes. Ils rendent ainsi témoignage de l’invasion historique de leur pays et des nombreuses persécutions qu’ils ont subies depuis lors, et du déclin de leur langue hors de la sphère religieuse.

    Dans le même temps, ils refusent également d’être une « minorité », puisqu’ils sont Égyptiens, et ne sauraient ainsi constituer une quelconque sous-partie d’une nation arabo-musulmane. Ils ont même la tendance à revendiquer une plus grande « égyptiannéité » puisqu’ils se considèrent directement descendants des Égyptiens des temps pharaoniques. Ils tentent de définir une nation égyptienne, sans référence ethnique – arabe, ou religieuse – musulmane. Et ils constituent les plus nombreux des chrétiens en Orient.

    Pour les Coptes, ce qui est toujours amusant, c’est qu’on fustige leur récupération (notamment par les catholiques d’extrême-droite), en passant toujours rapidement sur leur sort détestable en Egypte. On se concentre ensuite sur une critique de ceux qui se prétendent leurs défenseurs, ce qui laisse un peu d’amertume à leur sujet, plus ou moins volontairement.

    Publié par Alexandre | 28 juin 2016, 15 h 30 min

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