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Politique

Tout s’ubérise, même le terrorisme

La tentation de penser le terrorisme comme un phénomène marginal, « hors-norme », est grande. Elle est largement encouragée par les traumatismes inédits que certains attentats provoquent, seules manifestations de violence de masse sur des sols « occidentaux » épargnés par les guerres régulières. Pourtant, les modalités du terrorisme sont difficilement dissociables des sociétés où il sévit. De ce point de vue, le terrorisme est le produit du centre bien plus que celui de la périphérie. Deux jours après l’attentat contre des fonctionnaires de police aux Champs-Élysées, nous proposons quelques pistes de réflexion.

 

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Jean Baudrillard

Après les attentats du 11 septembre 2001, le terrorisme a émergé comme un défi contemporain majeur dont quelques grands philosophes voulaient à tout prix se saisir. Citons les illustres exemples de Jacques Derrida et de Jean Baudrillard. Le premier, dans une lecture critique de Carl Schmitt, questionne notamment les notions de « guerre » et de « territoire »[1]. La critique de la notion de « guerre contre le terrorisme » (revenue en force depuis quelques années) s’appuie sur un argument difficilement contestable : la guerre suppose une confrontation dans un cadre préétabli et autour d’un enjeu, un rapport de force, ce que le terrorisme ne permet pas. Le terrorisme échappe à l’assignation territoriale. Quant aux nombreuses intuitions de Jean Baudrillard, elles demeurent aujourd’hui précieuses, une quinzaine d’années plus tard. Ce n’est pas seulement le concept de « guerre » que Baudrillard remet en cause en 2001, mais l’idée de confrontation (Amérique versus islam, par exemple), lui préférant celle d’une « mondialisation triomphante aux prises avec elle-même »[2].

Jean Baudrillard saisit parfaitement le caractère insaisissable du terrorisme qui s’annonce. L’impossibilité de l’affrontement est ainsi résumée par cette formule : « […] toute la puissance visible ne peut rien contre la mort infime, mais symbolique, de quelques individus. »[3] L’affrontement est, dès lors, perdu d’avance : que peut une structure organisée fondée sur le contrôle rationnel du réel (l’État) face à ceux qui souhaitent « déplacer la lutte dans la sphère symbolique, où la règle est celle du défi, de la réversion, de la surenchère »[4] ? Pas grand-chose. Et c’est précisément en cela que le mot « guerre » est commode : il donne une illusion de contrôle. Le mot « guerre » joue en réalité un rôle paradoxal : il implique à la fois une capacité et une exclusion. L’histoire contemporaine de la France témoigne de ce paradoxe : on a préféré le mot « événements » à celui de « guerre » à l’époque du conflit algérien (1954-1962) parce qu’il ne fallait pas dissocier l’Algérie de la France, mais on utilise volontiers le mot « guerre » aujourd’hui, y compris pour désigner des Français, précisément parce qu’on veut les exclure du cadre national. On pourrait affirmer ainsi que le mot « guerre » est déjà une déchéance de nationalité symbolique. Preuve que l’État peut aussi s’essayer à la surenchère.

Cette impossibilité de l’affrontement est perceptible dans la difficulté à définir. Aucune définition du terrorisme n’est véritablement satisfaisante. Et aucune définition du terrorisme islamique, tel qu’il se manifeste aujourd’hui, ne paraît tout à fait convaincante. D’ailleurs, il n’existe pas de définition légale qui fasse internationalement consensus, si bien qu’une juridiction internationale a dû, dans le cadre d’une affaire de terrorisme, s’appuyer un droit pénal applicable national : le Tribunal spécial pour le Liban (TSL), chargé de poursuivre les responsables de l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri. Les définitions onusiennes, établies par Alex Peter Schmid, sont davantage pratiques que systématiquement opérantes : « l’équivalent en temps de paix d’un crime de guerre », par exemple. Étant entendu qu’un crime de guerre, tel que défini par le tribunal de Nuremberg, concerne essentiellement les populations civiles ou les prisonniers de guerre, doit-on considérer que l’assassinat froid d’un policier à Paris n’est pas un acte terroriste ? En réalité, la définition la plus prudente du terrorisme est la suivante : la violence à des fins politiques commise par un acteur non-étatique et destinée à renverser ou bousculer l’ordre politique imposé par l’État. Une définition wébérienne (l’État étant, selon Max Weber, le détenteur du monopole de la violence légitime) que deux réalités confirment : l’acquisition du statut d’État libère du statut de terroriste (qu’il s’agisse du Front de libération nationale après l’indépendance de l’Algérie ou de la Haganah après la fondation d’Israël) ; l’exclusion et l’opprobre parmi les États, malgré l’usage parfois de l’expression « terrorisme d’État », passent le plus souvent par d’autres notions destinées à disqualifier et délégitimer, à savoir « dictature », « État voyou », « totalitarisme » … Mais l’honnêteté devrait nous pousser à le définir prosaïquement dans ces termes : le terrorisme désigne tout ce qu’une communauté a décidé de nommer « terrorisme », selon les standards politiques et moraux du moment.

Fedor_Dostoïevski

Fedor Dostoïevski

Avec le nouveau terrorisme islamique (et sa diversité), les définitions se compliquent davantage. Les spécialistes se spécialisent encore plus. Le terrorisme est devenu une branche (incontournable) de l’orientalisme. Après les attentats parisiens de l’année 2015, le débat français sur la question a opposé deux thèses résumées par deux formules : la thèse de « l’islamisation de la radicalité » d’Olivier Roy et celle de la radicalisation de l’islam de Gilles Kepel. Pour ce dernier, le concept-clé est celui de « djihadisme ». Un « djihadisme » désormais résolument réticulaire, une « troisième génération » (après celle de l’Afghanistan et celle du 11 septembre) dont la cible principale n’est plus « l’hyperpuissance » américaine mais le « ventre mou » de « l’Occident », à savoir l’Europe. Pour Olivier Roy, l’islamisme n’est qu’un prétexte. L’habit choisi par une nouvelle génération nihiliste. Il devient d’ailleurs tentant d’inverser le slogan nihiliste que l’on retrouve dans une forme plus longue dans Les Frères Karamazov de Dostoïevski : « Si Dieu n’existe pas, tout est permis » se transforme en un contraire intime, à savoir « Parce que Dieu existe, tout est permis ».

Sans vouloir ressasser ce débat, un point précis de la thèse « képélienne » (dominante sur le plan médiatique) nous pose problème (en plus de la survalorisation de la dimension religieuse, y compris textuelle) : le caractère ultra-inclusif de la nouvelle définition du terrorisme. Ceci est dû au littéralisme dont fait preuve Gilles Kepel : puisque les recommandations des nouveaux théoriciens du « djihadisme » invitent aux assassinats indiscriminés, aux initiatives privées et à la spontanéité, tout cela devrait caractériser le terrorisme actuel. A la question « peut-on vraiment parler de terrorisme pour tel crime ? », la réponse fuse : « c’est précisément le nouveau terrorisme ! » Tout crime, surtout si on y ajoute la magie de la revendication (facilitée par la fluidité de l’information), serait potentiellement terroriste. La spécificité du terrorisme résiderait dans l’absence de spécificité. L’aporie est évidente : si le terrorisme est partout, il n’est plus possible de le penser dans sa singularité et il n’est donc nulle part.

Si l’indistinction dans la criminalité pose problème (et elle est porteuse d’abus, au premier rang desquels l’identification par l’État d’une menace existentielle permanente), il nous semble important de rappeler que ce que nous nommons aujourd’hui « terrorisme » porte en lui un certain nombre de codes prisés par ailleurs. Nous pensons immédiatement au concept de « société liquide » développé par Zygmunt Bauman. Cette société où les structures collectives sont rejetées au profit de la référence exclusive à l’individu, où les structures contraignantes et sécurisantes (du mariage au travail) sont délaissées. Sur le « marché du travail », cela prend la forme de l’incontournable « ubérisation » (du nom de l’entreprise américaine Uber) : un travail « indépendant » en apparence. L’idée est d’offrir un service en étant « son propre patron ». Le marché du terrorisme (marché symbolique) connaît cette même tendance. L’ubérisation du terrorisme consiste en une mobilisation de moyens individuels (ses propres armes, son propre camion, sa propre voiture) au profit d’une cause qui se chargera d’en tirer les bénéfices a posteriori. La mort étant une issue quasi-certaine, la question de la cotisation pour la retraite et de l’assurance maladie est vite résolue.

Jean Baudrillard avait raison. Ce terrorisme n’est pas une affaire de confrontation –fût-elle civilisationnelle–, mais l’illustration d’une « mondialisation triomphante aux prises avec elle-même ». Le passage des franchises (la franchise al-Qaïda) à l’ubérisation et l’utilisation de l’image par l’État islamique confirment cette intuition. Prétendre combattre ce symptôme d’une mondialisation détraquée sans s’attaquer à la mondialisation elle-même est une fiction analogue à celle dont se nourrissent les terroristes.

 

Adlene Mohammedi

[1] Jacques Derrida, « Qu’est-ce que le terrorisme ? », Le Monde diplomatique, février 2014.

[2] Jean Baudrillard, « L’esprit du terrorisme », Le Monde, 3 novembre 2001.

[3] Ibid.

[4] Ibid.

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