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« Une ligne dans le sable » : un nouveau regard sur l’histoire de la rivalité franco-britannique au Moyen-Orient

James Barr, historien britannique diplômé de l’Université d’Oxford et actuellement chercheur au King’s College de Londres, a eu la gentillesse de nous faire part de la sortie de la traduction de son livre A Line in the Sand: Britain, France and the struggle that shaped the Middle East (Londres, Simon & Schuster, 2011). Une ligne dans le sable (Paris, Perrin, 2017) reçoit un accueil dithyrambique mérité : sur un Moyen-Orient bousculé jusque dans ses frontières, il jette un regard historique salvateur en se concentrant sur le bras de fer entre Paris et Londres tout au long de la première moitié du XXe siècle, notamment à partir du fameux accord Sykes-Picot (1916). En d’autres termes, un retour sur la genèse du Moyen-Orient contemporain.

James Barr

Après la découverte de son livre, nous avons convié James Barr à un colloque à Paris sur la question de l’État dans le monde arabe (mai 2015). Un compte-rendu de ce colloque est disponible sur ce site. Son intervention portait sur l’origine et les conséquences de l’accord Sykes-Picot, un élément mythifié aussi bien par certains observateurs que par les acteurs de la région eux-mêmes. A l’été 2014, l’organisation État islamique (Daech) a mis en ligne sur Youtube une vidéo fièrement intitulée « The End of Sykes-Picot ». Une mise en scène mal renseignée puisque, contrairement à ce que semblent croire les djihadistes (venus des quatre coins du monde), l’accord plaçait Alep et Mossoul du même côté (côté français) et détruire la frontière syro-irakienne ne revient nullement à détruire l’héritage de Sykes-Picot. Mais le livre de James Barr ne prétend pas expliquer les conflits actuels par cet événement. C’est un véritable travail d’historien respectueux d’une méthodologie sérieuse, à commencer par une confrontation avec des sources primaires.

Tout commence par une déclassification des archives britanniques en 2007 et la découverte d’une note du MI5 (les services de renseignement intérieur). Dans un dossier intitulé « Terrorisme juif », l’auteur est interpellé par une simple petite phrase du début de l’année 1945 : à la question « D’où ces terroristes reçoivent-ils leur soutien ? » (le terrorisme sioniste en Palestine qui s’attaquera à l’hôtel King David à l’été 1946), une réponse qui le pousse à creuser le sujet : « Il semblerait qu’ils aient le soutien des Français. » L’occasion d’observer de plus près les tensions entre les deux puissances européennes.

C’est l’histoire de deux stratégies opposées et peut-être irréconciliables. Et cela commence dès la Première Guerre mondiale. Pour la France, la priorité est évidemment la présence allemande sur le sol français. Pour les Britanniques, il faut former une vaste armée, celle qui sera à l’œuvre lors de la Bataille de la Somme (1916). De même, l’accord Sykes-Picot (des noms du diplomate britannique Mark Sykes et du diplomate français, membre du parti colonial, François Georges-Picot) n’a pas la même importance pour les deux pays : pour Paris, il s’agit d’obtenir une reconnaissance des intérêts français au Moyen-Orient (en invoquant notamment les sacrifices consentis durant le conflit) ; pour Londres, c’est une occasion de désamorcer les tensions qui menacent l’Entente cordiale. Détail intéressant : Mark Sykes signe au crayon (carte ci-dessous).

La carte que l’on retrouve dans les Archives nationales des deux pays

Assez vite, les Britanniques décident de profiter d’une faiblesse de l’accord : les ambitions sionistes en Palestine que Londres soutient. Mais l’accord est fragilisé par un autre acteur : Lawrence d’Arabie, qui a peu de sympathie pour Sykes (qu’il rencontre en mai 1917) et qui souhaite arriver à Damas avant les Français. Malgré les intentions de Lawrence et malgré les promesses faites par Londres au chérif de La Mecque Hussein (un large territoire arabe), l’accord survit. A la fin du conflit, profitant d’une faiblesse française (et du besoin du soutien britannique pour reprendre l’Alsace-Lorraine), Lloyd George obtient de Clemenceau une reconnaissance d’une préséance en Palestine et dans la région de Mossoul (riche en pétrole).

Après le conflit, les tensions entre Paris et Londres prennent une autre forme. Des années 1920 aux années 1940, alors que les deux puissances coloniales sont confrontées à une colère arabe croissante et à une soif d’indépendance, aucune ne semble encline à aider l’autre. D’un côté, les Britanniques accordent une autonomie de façade aux populations arabes d’Irak et de Transjordanie (où est installée la dynastie hachémite du chérif Hussein) ; de l’autre, les Français divisent le territoire syrien pour affaiblir la majorité sunnite. Dans les années 1920, la France n’obtient pas des Britanniques la fermeture de la frontière syro-jordanienne (la Transjordanie servant de base arrière pour les rebelles). Dans les années 1930, les Britanniques n’obtiennent pas plus de soutien de la France quand la révolte éclate en Palestine.

Et c’est en Palestine, dans les années 1940, que James Barr a pu identifier  une nouvelle dimension du différend franco-britannique. Tandis que Londres affiche ostensiblement son soutien aux demandes d’indépendance en Syrie et au Liban, Paris n’hésite pas à soutenir le terrorisme sioniste. Promu par les Britanniques à ses débuts, le mouvement sioniste peut compter sur le soutien français dans les années 1940. Tandis que les juifs sont persécutés sur le territoire français, les autorités de Vichy présentes à Beyrouth prennent contact avec les terroristes du groupe Stern, allant jusqu’à leur fournir des armes. En 1941, les Français libres poursuivent cette politique.

Telle est l’histoire scrutée par l’essayiste anglais. Un récit passionnant et bien documenté que nous ne pouvons que recommander.

Adlene Mohammedi

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