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Billets d'humeur, Politique

« Le Bureau des légendes » ou quand le renseignement renseigne peu

Une fiction n’est jamais neutre. Même quand elle est moyenne, elle dit quelque chose de l’époque. Elle révèle un parti pris, une lecture du monde. Elle la révèle et elle la nourrit. Les élites intellectuelles, si promptes à moquer les programmes télévisuels les plus bêtifiants, ont une fâcheuse tendance à se montrer complaisants et passifs dès lors que le film ou la série respectent certains codes de la distraction. Nous avons décidé de décortiquer la grille de lecture de cette série française à succès.

« Pour une fois qu’on a une bonne série française, tu ne vas quand même pas la critiquer ! », voilà ce qu’on me rétorque quand j’essaye d’analyser le contenu politique de la série. Comme si l’absence de médiocrité ostentatoire devait protéger de tout examen. Celui-ci ne serait plus que snobisme et tétrapilectomie. Loin d’être impressionné par de telles accusations, et conscient qu’une fiction contribue à façonner les représentations et ce que Maurice Halbwachs appelait les « cadres sociaux de la mémoire » (Les cadres sociaux de la mémoire, Paris, Librairie Félix Alcan, 1925), j’ai décidé d’extraire les principaux biais culturels et politiques de la série.

Entre l’accent mis sur les services de renseignement par le nouveau président de la République –et sa volonté de les restructurer–, le livre de Jean-Christophe Notin sur les « guerriers de l’ombre » de la DGSE (Direction générale de la Sécurité extérieure) et cette série d’Eric Rochant, tout indique que cette question ne laisse pas indifférent. Que le renseignement se saisit de la communication. Qu’il n’est plus question pour lui de demeurer dans l’ombre.

Seulement, il serait excessif de dire que cette série est intégralement au service de l’institution dont il est question. Les auteurs ont pris soin de ne pas ménager la DGSE : on y voit des agents français pratiquer la torture (puis demander des excuses). Ce qui est déjà passablement intrigant puisque les traitements inhumains sont humanisés (tout est fait pour que certains bourreaux ne soient jamais identifiés comme tels) alors même que le non-dit par excellence est mis en scène. C’est finalement à l’image de l’institution elle-même : patriotisme sans excès de zèle.

Les onze partis pris

Je propose ici d’énumérer onze partis pris, certains très problématiques, d’autres amusants et anecdotiques. La question n’est évidemment pas de savoir si c’est la vision de la DGSE qui est reflétée : les services de renseignement sont d’abord là pour collecter des informations, pas pour exprimer des préférences. La question est plutôt celle –plus générale– de la représentation française du monde qu’on retrouve ici. Derrière le suspense, l’imagination et les sempiternelles amourettes, la ritournelle rappelle forcément –avec des nuances– quelques grandes lignes de la diplomatie française, une expertise plus ou moins officielle et la couverture médiatique des dossiers concernés.

1/ Cette mise en avant des services français au Moyen-Orient a les allures d’une compensation. En effet, la politique étrangère française dans la région –et dans le monde arabe en général– n’a pas montré une efficacité et une indépendance notables. Dans le cas syrien en particulier, cet activisme français présenté par la série et le rôle central attribué à la France sont loin de refléter la situation réelle où Paris pâtit d’une mise à l’écart.

2/ L’atlantisme est ici assumé. Certes, quand un agent trahit la DGSE et se met au service de la CIA, il est banni et des comptes lui sont demandés. Mais les partenaires américains sont in fine décrits comme les plus solides alliés et comme des interlocuteurs tout à fait bienveillants (bien que rugueux).

3/ Pour des raisons assez obscures, les auteurs ont accordé aux institutions européennes, et à la Commission européenne en particulier, un rôle démesuré. La Commission européenne est présentée comme un lieu incontournable de la résolution du conflit syrien. Cette coquetterie est toutefois atténuée par l’aveu de l’une des protagonistes sur l’utilité limitée des réunions organisées à Bruxelles entre les différents acteurs syriens.

4/ La figure du « méchant » manque grossièrement d’originalité. Les « méchants » sont à peu près toujours les mêmes : les combattants de « l’État islamique » (Daech), sadiques et cruels, surtout quand ils sont issus des banlieues françaises ; plus généralement, une nébuleuse islamiste décrite avec peu de nuances ; l’administration, les militaires et les agents syriens ; les militaires algériens ; les Pasdaran iraniens. Pour les deux derniers cas, des divisions sont identifiées. Dans le cas algérien, les militaires enclins à travailler avec la France sont distingués de ceux –d’une cruauté sans limite– qui manipulent le terrorisme, quitte à s’attaquer à leurs propres collègues. A Téhéran, deux camps caricaturaux sont opposés : les conservateurs (avec la caricature du tortionnaire au service des Mollahs) et les réformistes (avec la caricature du jeune occidentaliste fêtard et enfant gâté, finalement recruté par les Américains).

5/ Certains acteurs sont anormalement absents : les autres services européens, au premier rang desquels les services britanniques, et les pays du golfe Persique.

6/ Les agents russes sont perçus comme des « demi-méchants ». Ce ne sont pas de véritables partenaires, même s’ils peuvent se montrer individuellement héroïques et impressionnants (et, bien évidemment, dotés de substances chimiques miraculeuses).

7/ Les agents israéliens sont, eux, appréhendés avec une méfiance bienveillante. Redoutables, sévères et génialement malhonnêtes (ils n’hésitent pas à recruter en se faisant passer pour des agents français), ils demeurent des partenaires privilégiés (tels des enfants gâtés un peu turbulents qu’on aime bien récompenser). Comme les agents américains, ils bénéficient de réunions bilatérales privilégiées et cette alliance parfois tendue se détend dès lors qu’il s’agit de s’attaquer à l’adversaire commun tout désigné : l’Iran.

8/ La Turquie jouit ici d’un traitement analogue. Dans le dossier syrien, et notamment dans la lutte contre Daech, ils sont vus comme des alliés prioritaires. Prioritaires tels qu’il faut bien sacrifier d’autres acteurs proches : les combattants kurdes, notamment. Les auteurs semblent presque déplorer ce « réalisme » au détriment du romantisme « kurdophile ».

9/ Le néo-orientalisme (même réappropriation d’un « Orient » mythifié que chez les premiers orientalistes mais sans le talent d’un Flaubert) médiatique vis-à-vis des combattants kurdes est ici bien représenté : des combattants particulièrement valeureux (parfois revanchards, mais sans excès) et, surtout, des combattantes courageuses et bien dévoilées, contrairement aux femmes arabes de la région voilées de la tête au pied. L’image est ainsi séduisante : des femmes belles, dévoilées et courageuses face à l’oppression obscurantiste. Cela ne pouvait que donner lieu à un début d’histoire d’amour entre un bel agent français estropié par un « djihadiste » et une combattante kurde. Ce n’est pas tout à fait nouveau : les éléments non-arabes aussi bien en Afrique du Nord qu’au Moyen-Orient ont souvent eu la préférence d’une certaine vision française (disons un orientalisme en partie anti-arabe qu’Ernest Renan a très bien représenté au XIXe siècle), avec hier le Kabyle et aujourd’hui le Kurde.

10/ Malgré un effort académique manifeste, des incohérences demeurent ici ou là (mais cela aurait pu être bien pire). Les auteurs semblent parfois ignorer que les Kurdes sont sunnites, par exemple.

11/ La production semble avoir décidé de bâcler quelques détails qui agacent fortement les oreilles arabophones. Que le dialecte marocain soit surreprésenté, on en avait l’habitude ; mais que des combattants censés être libyens ou égyptiens parlent en marocain à leur chef irakien, cela devenait légèrement pénible.

Voilà donc ce que j’ai retenu de cette expression maladroite du soft power français. Les romantiques y trouveront leur compte. Les amateurs de distractions « géopolitiques » seront ravis de faire semblant d’apprendre quelque chose. Les esprits les plus exigeants (les « snobs », pour les autres) seront parfois agréablement surpris et souvent irrités.

Adlene Mohammedi

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