you're reading...
Politique

Derrière l’assaut politique de l’Arabie saoudite sur le Liban

Le Liban vient de connaître un feuilleton politique pour le moins singulier. Son Premier ministre, Saad Hariri, est rentré dans son pays à temps pour célébrer sa fête de l’indépendance du 22 novembre. Indépendance vis-à-vis de la puissance mandataire française, celle-là même qui est venue à son « secours » après une offensive politique saoudienne inédite.  Ce n’est pas seulement en « politiste » ou en « internationaliste » qu’il convient de traiter ce dossier, mais aussi en géographe, c’est-à-dire en prenant en compte aussi bien l’échelle que la dimension proprement territoriale (la construction du territoire aussi bien que son dépassement). Nous tâcherons de nous intéresser ici à la fois aux dynamiques nationales libanaises et saoudiennes, aux rapports de force régionaux et au rôle des grandes ou moyennes puissances extérieures à la région. S’il est possible de traiter les trois échelles séparément, il est inutile de rappeler qu’elles se croisent à bien des niveaux.

800px-Michelangelo_Caravaggio_022

L’ex ex-Premier ministre libanais Saad Hariri voudrait voir dans sa décision de démissionner de son poste, annoncée depuis l’Arabie saoudite, un « choc positif »[1], ce qui rappelle la fameuse stratégie américaine du « chaos constructif » (défendue sous George W. Bush). Il compte d’ailleurs revenir sur cette décision. Ce mois de novembre aura été rocambolesque pour le chef de file du Courant du Futur, principal organe de l’alliance du 14 Mars (alignée sur les positions saoudiennes, associée à un « axe de la modération »). Après une démission surprenante annoncée depuis un pays étranger début novembre, un discours offensif à l’égard de l’Iran et du Hezbollah (membre de son gouvernement), l’intervention française à la fois bienveillante à son égard et complaisante vis-à-vis du pouvoir saoudien, il voudrait désormais tourner cette page, garder pour lui les circonstances exactes de son passage par Riyad et conserver son poste en échange de gages de neutralité régionale du Hezbollah. Otage consentant ou résigné, le Premier ministre s’exprime indéniablement comme un porte-parole du pouvoir saoudien –dont il est personnellement proche à la fois politiquement et économiquement[2]– (ce qui rend les demandes de neutralité et ses appels à la « distanciation » –devenus récurrents au Liban, une sorte d’antiphrase ou de pratique assidue de la méthode Coué– assez cocasses), tout en déclarant vouloir faire fi de ses préférences politiques au profit de l’unité nationale. Il n’est plus question d’ailleurs des menaces putatives contre lui, justifiant en partie son bref exil. Menaces d’autant moins crédibles que ses principaux adversaires politiques libanais seraient les premiers (et peut-être les seuls) à pâtir d’un nouvel assassinat politique : une telle accusation contre le Hezbollah contredirait définitivement sa posture de défenseur de la souveraineté et de l’unité libanaises.

hariri-salman

Saad Hariri rencontrant le roi Salmane

Aussi étonnant que cela puisse paraître, cette démission fracassante à l’étranger et son discours intransigeant n’ont pas suscité une escalade des tensions. Ses adversaires politiques, du président de la République Michel Aoun à l’alliance du 8 Mars (menée par le Hezbollah et proche de Damas et de Téhéran, associée à un « axe de la résistance »), ont préféré lui apporter leur soutien et le traiter comme une victime d’une manœuvre saoudienne. C’est précisément ce statut de victime (qu’il ne revendique pas puisqu’il justifie au contraire l’exaspération saoudienne) qui explique un relatif soutien populaire. L’Arabie saoudite, finalement elle aussi secourue par la médiation française (l’hostilité à son égard au Liban et dans la région risquait de grandir), semble avoir échoué doublement dans cette affaire : les acteurs politiques libanais ont globalement préféré l’unité nationale à la division et le Premier ministre, c’est-à-dire la partie de l’exécutif libanais qui lui est acquise, est aujourd’hui affaibli au profit du président Michel Aoun. Si Michel Aoun bénéficie d’une alliance solide avec le Hezbollah depuis une dizaine d’années, mais une alliance qui n’a pas suffi à le faire élire (il aura fallu un consensus momentané « chrétien » avec le leader des Forces libanaises Samir Geagea, son rival, ainsi qu’un accord avec Saad Hariri justement), celle-ci ne permet pas d’imaginer une seconde Damas ou Téhéran l’obliger à démissionner, même pas pour provoquer un « choc positif ».

Le Liban confirme son statut d’État tampon

Cet événement inédit, y compris dans un pays qui a connu bien des conflits et bien des tutelles (notamment une écrasante tutelle syrienne de la fin de la guerre en 1990 jusqu’en 2005), confirme le statut géopolitique du Liban : celui d’État tampon. Mais un État tampon d’un genre particulier. Un État tampon dont certains acteurs ont su jouer un rôle déterminant dans la région, notamment dans le cadre de la résistance au voisin israélien : la guerre de 2006 a permis au Hezbollah et à ses alliés, de divers bords politiques et de diverses appartenances communautaires, de gagner en légitimité, aussi bien à l’échelle libanaise qu’à l’échelle du monde arabe.

Un État tampon est un État dont la stabilité dépend de la stabilité de son environnement régional. Le Liban repose politiquement sur un double équilibre : un équilibre interne entre acteurs politiques (et un système confessionnel censé permettre une coexistence pacifique qui constitue en réalité une porte d’entrée pour des infiltrations extérieures) et un équilibre régional et international (Damas et Téhéran d’un côté, Riyad de l’autre, un rôle plus ambigu du Qatar et des influences américaine, française et russe). Avec l’élection, l’an dernier, de Michel Aoun à la tête de l’État et celle de Saad Hariri à la tête du gouvernement, et avec la constitution d’un gouvernement d’union nationale, cet équilibre semblait atteint. Mais l’évolution du contexte régional est venue le bousculer.

aoun_-_nasrallah

A gauche, Hassan Nasrallah ; à droite, Michel Aoun

Le mantra de la « distanciation » que l’on entend depuis le début de la guerre syrienne est en réalité un leurre. Les représentants de l’État libanais ont évidemment besoin d’entretenir ce leurre afin que survive cet équilibre précaire, mais chacun sait qu’il est difficile de se distancier des conflits régionaux quand aucun acteur ne peut se targuer d’une quelconque neutralité. Dès le début du conflit syrien, les représentants du 14 Mars n’ont pas manqué de soutenir la rébellion et de militer pour le renversement du pouvoir en place. Certains acteurs du nord du pays (profitant d’une frontière poreuse) et certains militants d’obédience islamique ont activement aidé la rébellion syrienne. En face, le Hezbollah est intervenu directement sur le sol syrien, soutenant activement l’armée régulière syrienne, au même titre que Téhéran et Moscou. A ceux qui l’accusent de mettre en danger le pays et sa propre « libanisation » (son ancrage dans le paysage politique libanais), le Hezbollah (ainsi que son principal allié Michel Aoun) répondent deux choses : la « Résistance »[3] défend le territoire libanais en s’attaquant aux « takfiristes » (« djihadistes ») en Syrie et éviter l’isolement régional permet aussi de se défendre contre Israël, qui constitue encore une menace et un occupant.

Nous voyons bien ici que si le clan Hariri et le 8 Mars, mené par le Hezbollah, constituent deux représentants libanais de positionnements géopolitiques régionaux (Riyad versus Damas et Téhéran), ils sont loin d’avoir le même poids. Saad Hariri est dominé, voire malmené, par sa puissance tutélaire (l’Arabie saoudite), là où le Hezbollah est un partenaire actif, militairement efficace, parfois associé aux prises de décisions. A ce déséquilibre flagrant s’ajoute la relative victoire de l’axe Téhéran-Damas-Hezbollah sur le sol syrien, permise par la Russie. D’ailleurs, il n’est pas complètement absurde de penser que l’attitude saoudienne au Liban s’explique en partie par son échec en Syrie.

Enfin, cet épisode ne traduit pas seulement une crispation d’ordre géopolitique à l’échelle régionale, mais aussi des problèmes institutionnels libanais. En effet, promouvoir une unité nationale, un consensus politique, cela ne suffit pas à construire un État fort (tel que voulu par l’ensemble des acteurs politiques libanais dans leurs discours), surtout quand les institutions ne sont pas au rendez-vous. En effet, le vide présidentiel qu’a connu le pays, la prolongation du mandat du parlement difficilement justifiable d’un point de vue constitutionnel, la nouvelle loi électorale (qui confirme et accentue la base confessionnelle[4]) et cette démission « test » depuis l’étranger (atteinte à la souveraineté au pire, trivialisation de la fonction au mieux) constituent en réalité des atteintes aux institutions du pays, et ces atteintes affaiblissent au moins autant l’État que les rapports de force politiques qui demeurent, somme toute, assez compréhensibles. De son côté, l’Arabie saoudite fait preuve d’un volontarisme à la fois interne et externe qui mérite aussi quelques éléments d’explication.

Les quatre échelles du jeu saoudien

Dans le cas saoudien, il est possible de parler de quatre échelles plutôt que de trois (nationale, régionale, mondiale). D’ailleurs, à ces quatre échelles il est possible d’ajouter une cinquième échelle : l’échelle nationale américaine. La première échelle est l’échelle nationale saoudienne. Pour être plus précis, il serait d’ailleurs plus prudent de parler du pouvoir saoudien et des récents bouleversements qu’il est en train de subir. Depuis l’accession au trône du roi Salmane en 2015 et l’ascension de son « fils préféré » Mohammed ben Salmane (dit « MBS »), prince héritier et vice-Premier ministre depuis quelques mois, la monarchie saoudienne semble connaître des changements notables. Depuis l’été dernier, le jeune « MBS » (né en 1985) est l’homme fort du pays.

Il se fait notamment connaître en s’attaquant à la corruption et en faisant arrêter d’autres princes, des ministres et des hommes d’affaires influents. Perçu comme un « réformateur », il donne ainsi l’image d’un dirigeant politique déterminé à assainir l’économie du pays aussi bien que la monarchie elle-même. Nous n’allons pas préjuger ici des intentions véritables du prince héritier sur la question de la corruption (en Arabie saoudite, et cela concerne le prince héritier et son propre père aussi, la frontière entre fortunes personnelles et argent public est loin d’être claire), mais les véritables changements concernent les modes de décision davantage que la corruption : tout indique que nous sommes en train de passer d’un système horizontal associant divers camps et tendances (issues des sensibilités tribales et de celles des membres de la famille royale), un système relativement consensuel, à une « verticale du pouvoir », pour reprendre une formule appliquée à la Russie de Vladimir Poutine.

D’un point de vue social, et cela concerne autant l’intérieur du pays que l’image que le prince héritier entend véhiculer auprès de partenaires américains et européens, Riyad promeut un « islam modéré » (sans remettre en cause le wahhabisme qui constitue l’essence spirituelle du pouvoir) et entame des réformes qui vont dans le sens des libertés individuelles (notamment pour ce qui est des femmes), mais des réformes voulues en réalité par le roi précédent Abdallah. Nous avons là affaire une crispation politique (une volonté de concentration du pouvoir) atténuée en apparence par un assouplissement social, et non un « printemps saoudien ». Sur le plan social, la monarchie saoudienne semble simplement renouer avec le conservatisme relativement modéré que connaissait le pays avant le durcissement entamé en 1979, à la suite de la prise de la mosquée de La Mecque par un groupe terroriste. En effet, comme ailleurs dans le monde arabe, la menace terroriste a poussé Riyad à se substituer aux éléments les plus radicaux en offrant directement à une population supposément demandeuse un islam rigoriste à l’origine même de l’État saoudien.

La deuxième échelle de l’offensive politique saoudienne est celle du golfe Persique. Nous l’avons vu il y a quelques mois avec la volonté de museler le petit émirat wahhabite voisin : le Qatar. Derrière le prétexte de la lutte anti-terroriste (aussi séduisante que la lutte anti-corruption engagée dans le pays), l’Arabie saoudite et ses alliés émirati et bahreïni reprochent en réalité à Doha sa proximité avec deux acteurs régionaux : les Frères musulmans et l’Iran. Ceci permet de dire qu’il n’existe pas seulement  deux axes dans la région (« modération » versus « résistance »), mais trois : un axe conservateur (ou « modéré ») mené par l’Arabie saoudite, un axe de la « résistance » mené par Téhéran, Damas et le Hezbollah et un axe plus ambigu (d’accord avec Riyad en Syrie, en désaccord ailleurs), celui de l’islam politique réticulaire, celui des Frères musulmans, mené par Doha et Ankara. Ceci permet aussi de voir les différences entre l’Arabie saoudite et ses adversaires régionaux (de Téhéran au Liban) en termes d’identification d’ennemis prioritaires : pour Riyad, il s’agit de l’Iran et des Frères musulmans ; pour Téhéran, Damas et le Hezbollah, il s’agit d’Israël et des groupes takfiristes. Selon l’agence russe Sputnik, le ministre qatarien des Affaires étrangères Mohammed bin Abdulrahman al-Thani aurait fustigé l’attitude saoudienne au Liban, accusant Riyad d’intimider ses voisins[5].

Ceci nous amène à la troisième échelle, à savoir l’échelle régionale. Nous parlons ici du Moyen-Orient dans son ensemble, ce qui inclut aussi bien le conflit israélo-palestinien que la guerre syrienne et le bras de fer avec l’Iran. Cet épisode libanais s’inscrit bien dans ce contexte de bras de fer irano-saoudien. Dans ce jeu très réaliste de rapports de force entre puissances régionales, l’emballage rhétorique choisi par Riyad n’est pas tant le sunnisme (à opposer au chiisme), même si cette instrumentalisation a bien eu lieu, que le nationalisme arabe. Le discours de démission de Saad Hariri est de ce point de vue révélateur : le Premier ministre libanais a volontiers mis l’accent sur cette « nation arabe » à défendre. Il est ainsi fidèle aux engagements de jeunesse de son père Rafic Hariri. Mais là où le nationalisme arabe de Nasser, dans les années 1950 et 1960, avait une couleur anti-impérialiste et anti-israélienne, le nationalisme arabe saoudien vise essentiellement l’Iran. Quand trois puissances non-arabes (Moscou, Ankara et Téhéran) prennent en main le dossier syrien, Riyad ne peut que s’agacer.

Paradoxalement, c’est vers une autre puissance régionale non-arabe que l’Arabie saoudite est encline à se tourner : Israël. Cela demeure officieux puisque, contrairement à l’Égypte et la Jordanie, l’Arabie saoudite n’a pas entamé un véritable processus de paix avec Israël. Néanmoins, dans le cadre d’une volonté commune d’en découdre avec l’Iran, un rapprochement entre les deux pays n’a jamais été aussi plausible. Les autorités israéliennes se félicitent plus volontiers des récents échanges officieux entre les deux pays que les autorités saoudiennes[6] tant les populations arabes (y compris les Saoudiens) demeurent opposés à une telle convergence, fût-elle de circonstance. D’un point de vue stratégique et politique, une telle convergence coïnciderait avec certaines attentes des deux pays : pour Israël, il s’agirait d’affaiblir cet « axe de la résistance » (destiné essentiellement à se protéger de lui) et de noyer la cause palestinienne en décrochant une nouvelle normalisation bilatérale (celle-là même qui n’a pu avoir lieu avec le Liban et la Syrie) ; pour l’Arabie saoudite, il s’agirait de stopper l’influence iranienne dans un Moyen-Orient arabe qu’elle considère comme une chasse gardée.

kushner

A gauche, Jared Kushner ; à droite, Mohammed ben Salmane

La quatrième échelle, globale ou mondiale, comprend le rôle joué par les États-Unis. Tout indique que le rôle américain dans la région constitue le parfait accélérateur de tout rapprochement israélo-saoudien. Mais cela dépend en grande partie de cette cinquième échelle qui constitue celle de la fabrique de la politique étrangère américaine. Selon le site américain al-Monitor, les récents excès saoudiens et émiratis dans la région (vis-à-vis du Yémen, du Qatar, du Liban) s’expliquent par une « carte blanche » donnée par la Maison Blanche (et plus précisément le gendre et Haut conseiller du président Trump Jared Kushner) à Riyad et à Abu Dhabi au grand dam du département d’État américain[7]. Jared Kushner, embourbé dans l’affaire de l’ingérence russe dans l’élection présidentielle américaine, représente ainsi à la fois l’aile la plus pro-israélienne et la plus proche du nouveau pouvoir saoudien. Ses visites répétées au Royaume entre mai et octobre sont là pour en témoigner.

Les six principales incertitudes

Malgré ces tendances perceptibles, il demeure quelques incertitudes, quelques inconnues quant à l’évolution prochaine de la situation régionale. La première inconnue concerne le point que nous venons d’évoquer, à savoir les orientations régionales du pouvoir américain. Il est difficile de concevoir, sous la présidence de Donald Trump, d’autres partis pris que ceux farouchement pro-israéliens et anti-iraniens, mais des questions sur les actions concrètes se posent. Les politiques israélienne et saoudienne dans la région –notamment vis-à-vis du Liban– (le risque d’un conflit armé) dépendent en partie (il ne faudrait pas négliger l’autonomie et l’impulsion des acteurs régionaux) des signaux envoyés par Washington. Cela dépend, entre autres, du poids d’un Jared Kushner dans la prise de décision. Plus généralement, cela dépend des cartes blanches que l’administration américaine est susceptible d’envoyer à ses alliés régionaux.

La deuxième incertitude concerne l’étendue de cette convergence israélo-saoudienne et de la détermination réelle d’Israël et de l’Arabie saoudite. Il faut rappeler ici que la guerre israélo-libanaise de 2006 a renforcé le Hezbollah et a contribué à asseoir sa légitimité sur la scène libanaise. Israël et le Hezbollah auraient tous deux beaucoup à perdre en cas de nouvelle guerre. Israël risquerait un nouvel insuccès et le Hezbollah risquerait une fragilisation de sa position au Liban. Pour ce qui est de la convergence israélo-saoudienne, le meilleur exemple est celui de la volonté de Riyad de relancer le débat sur les armes du Hezbollah (et de s’attaquer plus généralement au Hezbollah, comme on l’a vu avec sa qualification d’organisation terroriste par la Ligue arabe), sachant que ces armes constituent une défense contre Israël et non une menace contre l’Arabie saoudite.

La troisième incertitude concerne la convergence entre les pays du golfe. Plus précisément, cela concerne la position du Qatar. Malmené par son puissant voisin saoudien, le Qatar est invité à prendre ses distances avec Téhéran et le Hezbollah (ce qui a été le cas dans le conflit syrien). Rappelons qu’en 2006, à l’issue de la guerre au Liban, Doha a largement contribué à la reconstruction du pays. Aujourd’hui, en cas d’exacerbation des tensions entre Riyad et Téhéran (ou en cas d’offensive israélienne contre le Hezbollah), la position du Qatar demeure une inconnue : alignement ou non sur la position saoudienne.

La quatrième incertitude concerne l’autre parrain régional des Frères musulmans : la Turquie. Après avoir milité pour le renversement du régime syrien, aux côtés de Riyad et de Doha, la Turquie a fini par se conformer aux plans russo-iraniens. Ankara est aujourd’hui l’un des garants de la paix en Syrie, aux côtés de Moscou et de Téhéran, et un soutien du Qatar dans son isolement actuel, mais un conflit ouvert avec Riyad est loin d’être certain. Par ailleurs, le spectre d’une rupture israélo-turque est toujours là. De même, et c’est notre cinquième inconnue, le rôle de l’Égypte d’al-Sissi est loin d’être évident. Porté au pouvoir par Riyad et Abu Dhabi, le maréchal égyptien est néanmoins aujourd’hui plus proche du président syrien que de ce qu’il reste de la rébellion et opposé aux mesures prônées contre le Hezbollah.

Enfin, la sixième inconnue, et peut-être la plus importante, concerne le positionnement futur de la Russie. Malgré son intervention directe dans le conflit syrien et son soutien clair au pouvoir syrien (et sa proximité, dans ce dossier, avec Téhéran et le Hezbollah), et malgré son rejet des sanctions à l’encontre du Hezbollah sur la scène libanaise, Moscou veut jouer la carte de l’amitié tous azimuts. C’est d’ailleurs probablement l’acteur qui compte le plus de relations amicales dans la région. La Russie entend consolider les bonnes relations acquises et confirmées dans le dossier syrien (avec Damas, Téhéran et le Hezbollah) tout en conservant des relations cordiales avec les adversaires de Bachar al-Assad (qu’il s’agisse de la Turquie, dont les positions ont été modérées, ou de l’Arabie saoudite). Dans le secteur énergétique, la Russie multiplie les partenariats avec l’ensemble des pays de la région (la Turquie dans le domaine du nucléaire et du gaz, le Qatar dans le domaine du gaz, l’Arabie saoudite et l’Irak dans le domaine du pétrole), faisant fi des désaccords politiques. Dans le secteur de l’armement, la Russie s’intéresse autant aux républiques alliées d’hier (Alger, Le Caire, Damas, Bagdad) qu’aux monarchies du golfe (un marché encore difficile à conquérir). Enfin, la Russie veut être à la fois proche d’Israël et de ses ennemis. C’est en se rendant incontournable dans les dossiers pris séparément (et donc impossible à sanctionner dans un dossier pour une position prise dans un autre dossier) que la Russie peut encore maintenir ce grand écart. Quand les appels de ses partenaires se feront encore plus pressants et quand l’intensité du conflit sera plus grande, une telle posture deviendra peut-être intenable.

D’ores et déjà, certains observateurs (notamment israéliens) se posent la question de la position russe future en cas de conflit entre Israël et le Hezbollah. Pour le chercheur israélien Dmitry Adamsky, la Russie aurait intérêt à encourager l’Iran et le Hezbollah dans un tel conflit avec Israël uniquement pour affaiblir Téhéran sur le théâtre syrien et évincer ainsi un partenaire encombrant[8]. Selon Adamsky, dans une telle configuration, Moscou empêcherait toute victoire israélienne susceptible de détruire un Hezbollah supposément nécessaire à la stratégie régionale de la Russie. Seulement, en dépit de ces bénéfices hypothétiques sur la scène syrienne, la Russie ne fait strictement rien pour encourager un tel conflit. Le meilleur moyen de conserver des relations cordiales avec tout le monde est de tout faire pour calmer les tensions, et telle est l’intention affichée par la Russie. C’est de fait l’acteur le mieux placé pour éviter une nouvelle guerre dans la région.

Ces incertitudes poussent donc naturellement à la prudence. Seuls les Saoudiens (par des pressions sur leurs protégés libanais ou par des manœuvres contre le Hezbollah) et les Israéliens (par des opérations militaires) peuvent réellement déclencher un nouveau conflit dont le Liban pâtirait une énième fois. En face, le Hezbollah et Téhéran semblent jouer la carte de la prudence car une guerre libanaise compromettrait les gains dans le dossier syrien. Cette nouvelle « affaire Hariri » a permis de montrer une classe politique libanaise et une population libanaise étonnamment imperturbables (le pays a connu pire) et peu disposées à céder à certaines tentatives de déstabilisation. Un État tampon subit son environnement et développe aussi des mécanismes de protection qu’il ne faudrait pas sous-estimer.

 

Adlene Mohammedi

[1] Une formule que le Premier ministre n’a pas hésité à répéter lors d’une interview accordée à Jean-Pierre Elkabbach sur CNews le 27 novembre dernier.

[2] Nous pensons ici à sa société de construction Saudi Oger, fondée par son père et en faillite depuis quelques mois. Selon Mediapart, cette société est concernée par la purge entamée par le prince héritier Mohammed ben Salmane. Lire à ce sujet : Jean-Pierre Perrin, « Comment Hariri s’est retrouvé piégé en Arabie saoudite », Mediapart, 10 novembre 2017. URL : https://www.mediapart.fr/journal/international/101117/comment-hariri-s-est-retrouve-piege-en-arabie-saoudite?onglet=full.

[3] Le recours aux guillemets ici s’explique par l’utilisation de ce mot, dans les discours politiques libanais, pour désigner un camp politique bien défini, au-delà d’un comportement.

[4] Emmanuel Haddad, « Au Liban, une réforme électorale en demi-teinte », La Croix, 16 juin 2017. URL : https://www.la-croix.com/Monde/Moyen-Orient/Au-Liban-reforme-electorale-demi-teinte-2017-06-16-1200855488.

[5] « Démission éventuelle de Hariri: le Qatar pointe le responsable », Sputnik, 29 novembre 2017. URL : https://fr.sputniknews.com/international/201711291034089866-demission-hariri-qatar-responsable/.

[6] Jeffrey Heller et Stephen Kalin, “Israel has held secret talks with Saudi Arabia over Iran threat, says minister”, The Independent, 20 novembre 2017. URL : http://www.independent.co.uk/news/world/middle-east/israel-saudi-arabia-secret-talks-iran-threat-middle-east-yuval-steinitz-benjamin-netanyahu-crown-a8064566.html.

[7] Laura Rozen, “Has Kushner given Riyadh carte blanche?”, al-Monitor, 20 novembre 2017. URL : https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2017/11/jared-kushner-saudi-arabia-carte-blanche-destablize-region.html.

[8] Dmitry Adamsky, “Russia and the Next Lebanon War”, Foreign Affairs, 6 octobre 2017. URL : https://www.foreignaffairs.com/articles/israel/2017-10-06/russia-and-next-lebanon-war.

Publicités

Discussion

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :