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Politique

Recompositions et constantes à l’issue des élections libanaises

Le présent article est une version complétée d’un texte publié dans un premier temps sur le site de RT, le 14 mai dernier.

Amal et Hezbollah

© Aziz Taher Des partisans du Hezbollah et d’Amal défilent

 

Les élections législatives libanaises du 6 mai dernier constituent une étape importante dans la vie politique libanaise, mais aussi dans les rapports de force régionaux. Les citoyens libanais n’avaient pas voté depuis les élections de 2009 et, invoquant un contexte sécuritaire et politique tendu, le Parlement libanais avait jusque-là prolongé son mandat. Ce sont donc les premières élections au suffrage universel depuis les soulèvements qui ont secoué le monde arabe et depuis l’éclatement de la guerre en Syrie.

Seule une grille d’analyse prenant en compte différentes échelles et différents angles d’approche permet de bien saisir le résultat de ces élections tant attendues. Rappelons d’abord que le système politique libanais est un système consociatif, c’est-à-dire un système qui repose sur un partage des pouvoirs qui échappe à toute logique majoritaire. Ce partage se fait sur une base confessionnelle que les élites politiques libanaises rejettent dans le discours autant qu’elles la renforcent dans la pratique. Presque tous les acteurs politiques libanais ayant participé à ce scrutin insistent sur l’urgence de sortir du confessionnalisme politique, regrettent le recours à des catégories confessionnelles (« maronite », « sunnite », « chiite », « orthodoxe », « druze » …), mais semblent s’accommoder d’une langue politique et d’une campagne électorale caractérisées par un sectarisme débridé. Si la constitution libanaise n’exige nullement une répartition des pouvoirs sur une base confessionnelle (un président de la République maronite, un président du Conseil des ministres sunnite, un président du Parlement chiite, un vice-président du Parlement orthodoxe…), et si les accords de Taëf qui ont mis fin à la guerre civile en 1989 promeuvent explicitement l’abolition du confessionnalisme politique, celui-ci est intact, et peut-être renforcé par ces élections.

Une loi électorale inédite et une campagne illisible

Ces élections furent possibles grâce à un accord entre les principaux partis du pays sur la loi électorale à adopter. Le pays passe d’un mode de scrutin majoritaire à un mode proportionnel complexe qui a encouragé des alliances électorales improbables. Le pays fut divisé en 15 circonscriptions, elles-mêmes divisées en petites circonscriptions. Dans chacune de ces circonscriptions découpées sur une base largement confessionnelle, l’électeur était invité à choisir une liste électorale et un candidat de la liste correspondant à sa petite circonscription, ce que l’on a appelé le « vote préférentiel ». Celui-ci n’a de valeur que si la liste dans son ensemble atteint un seuil d’éligibilité. Ce détail a d’ailleurs permis à des candidats, par la magie du croisement entre le poids des listes et la distribution confessionnelle des sièges, de gagner avec à peine plus de 70 votes préférentiels face à des candidats populaires dont la liste n’a pu atteindre le seuil. Notons que l’un des objectifs principaux de cette loi était d’améliorer la représentation des populations chrétiennes : les élites politiques chrétiennes ne voulaient plus que des députés chrétiens soient majoritairement élus par des électeurs issus des autres communautés.

Mais cette loi électorale a surtout encouragé certains partis politiques libanais à pratiquer des alliances électorales à la carte et à distinguer les alliances électorales (destinées à gagner) des alliances politiques et stratégiques (plus profondes). Le meilleur exemple de cette schizophrénie politicienne est assurément celui du Courant patriotique libre –dont est issu le président Michel Aoun– : allié aux islamistes de la Jamaa Islamiyya à  Saïda et Jezzine, au Courant du Futur de Saad Hariri à Zahlé et au Hezbollah à Baabda.

Un grand perdant et plus d’un vainqueur

« L’axe de la Résistance », mené par le Hezbollah et son allié Amal du président du Parlement Nabih Berri (abusivement appelés « tandem chiite »), sort renforcé de ce scrutin. Non seulement la totalité des sièges chiites du Parlement lui est acquise, mais il comprend des acteurs de toutes les confessions et de toutes les régions du pays. De même, le Courant patriotique libre du président Michel Aoun sort renforcé de ce scrutin : il formera vraisemblablement le principal bloc parlementaire, avec 29 députés. Rappelons ici que, malgré la multiplication des alliances électorales et le rapprochement avec Saad Hariri, l’alliance entre le Courant patriotique libre et le Hezbollah (entre Michel Aoun et Hassan Nasrallah) conclue en 2006, n’a jamais été remise en cause, pas même par l’intervention militaire du Hezbollah en Syrie. Il est possible d’affirmer qu’une majorité nette au Parlement soutient le principe de la résistance menée par le Hezbollah.

Seulement, le Hezbollah, les Aounistes et leurs alliés ne sont pas les seuls vainqueurs. Avec une grille de lecture confessionnelle, on peut dire que le Courant patriotique libre est désormais sérieusement concurrencé par les Forces libanaises de Samir Geagea parmi les électeurs chrétiens. Avec une quinzaine d’élus (le double du nombre précédent), les Forces libanaises comptent bien faire entendre une voix discordante, intransigeante s’agissant du rejet des armes du Hezbollah. Leur ancien allié Saad Hariri sort, quant à lui, affaibli. Toujours avec une grille de lecture confessionnelle, il se retrouve largement concurrencé dans l’univers politique dit « sunnite » : au nord comme au sud, des élus sunnites plus proches du Hezbollah viennent bousculer son monopole communautaire au Parlement. Enfin, notons la défaite cuisante de l’ancien ministre de la Justice Achraf Rifi, ancien proche de Hariri et aligné sur les positions saoudiennes particulièrement hostiles au Hezbollah. Le nord « sunnite » du pays lui a préféré un discours plus modéré.

L’Arabie saoudite semble avoir perdu son pari sur la scène libanaise. Avec l’affaiblissement de Saad Hariri –coincé entre les pressions saoudiennes et l’équilibre institutionnel du pays– et la défaite d’Achraf Rifi, ce sont finalement les Forces libanaises de Samir Geagea qui pourraient relayer le mieux les positions saoudiennes sur la question du Hezbollah, notamment dans un contexte de tensions entre l’Iran, allié du Hezbollah, et Israël.

Selon toute vraisemblance, et du fait de la représentation confessionnelle et d’une entente entre les principaux acteurs politiques du pays, Nabih Berri devrait demeurer président du Parlement et Saad Hariri président du Conseil. Quant au gouvernement, il reflètera probablement la diversité et les rapports de force du nouveau Parlement, loin de la configuration majorité versus opposition.

[Partie intégrée le 31 mai]

Analyse détaillée des résultats et considérations sur la situation politique post-électorale

Après ces considérations générales au lendemain des élections, nous proposons une analyse plus détaillée de la situation politique libanaise actuelle, en insistant sur certains points qui nous semblent cruciaux.

Transformation des clivages et confessionnalisme galopant

Après l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, en 2005, et le retrait des Syriens du pays, nous nous étions habitués à un clivage géopolitique assez simple (peut-être trop). C’était le clivage entre l’alliance du 14 Mars (menée par le Courant du Futur de Hariri, Walid Joumblatt et les Forces libanaises de Samir Geagea), dite « antisyrienne », et l’alliance du 8 Mars (menée par le Hezbollah, Amal, Sleiman Frangié et quelques alliés), dite « prosyrienne ». En 2006, le Courant patriotique libre du général Michel Aoun s’est rapproché de cette dernière en concluant avec le Hezbollah de Hassan Nasrallah une solide alliance.

L’éclatement de la guerre en Syrie a confirmé ce clivage. Le 14 Mars a soutenu les rebelles syriens et appelé au renversement du pouvoir à Damas, tandis que le 8 Mars et Michel Aoun considèrent ce dernier comme un facteur de stabilité (Michel Aoun insistant sur la protection des chrétiens de Syrie face au terrorisme takfiriste). Avant même l’intervention militaire du Hezbollah aux côtés de l’armée régulière syrienne, des rebelles syriens ont pu compter sur un soutien matériel depuis le territoire libanais et une partie de celui-ci a pâti d’actions terroristes. Il est difficile, dans ces conditions, de décrire le Liban comme une victime de la guerre syrienne puisque des acteurs libanais (des deux bords) y ont participé, d’une manière ou d’une autre.

A la veille de ces élections, la situation était différente. L’alliance du 14 Mars s’est considérablement affaiblie (de l’éloignement de Walid Joumblatt aux tensions entre le Courant du Futur et les Forces libanaises) et la situation dans la région est plutôt favorable à Damas et à Téhéran. En novembre dernier, le Premier ministre Saad Hariri a été retenu en Arabie saoudite (qui l’a poussé à la démission et lui a fait tenir un discours hostile au Hezbollah) et, dans la foulée de son retour (aidé par Paris), une nouvelle configuration politique s’est dessinée. Saad Hariri s’est rapproché de ses adversaires d’hier, au premier rang desquels le président Michel Aoun. Il n’est plus alors question d’une opposition frontale entre 14 Mars et 8 Mars, mais d’un rapprochement entre les principales forces politiques du pays.

Aujourd’hui, ce rapprochement semble avoir pris le dessus sur le résultat des élections. Seule une élection secondaire, à savoir celle du vice-président du Parlement (celle du président étant le fruit d’une entente entre les principales structures politiques), reflète encore l’ancien clivage lié à la question syrienne. En effet, Elie Ferzli, souvent associé à Damas[1], a été élu avec 80 voix sur 128, ce qui correspond à peu près au poids de l’alliance 8 Mars-Michel Aoun. En réalité, au Liban, les alliances politiques et stratégiques s’accompagnent toujours d’autres considérations, parfois personnelles. Nous pouvons prendre deux exemples : l’animosité, aujourd’hui atténuée, entre le président du Parlement Nabih Berri et le courant aouniste (pourtant tous deux alliés au Hezbollah) ; l’amitié entre Nabih Berri et Walid Joumblatt (le premier étant proche du pouvoir syrien, le second lui étant hostile).

La lecture des résultats peut hélas difficilement échapper aux considérations confessionnelles (on ne peut faire fi de la langue des premiers concernés). Le courant aouniste domine sur la scène chrétienne, bien qu’il soit concurrencé par les Forces libanaises de Samir Geagea, tandis que le Parti phalangiste du clan Gemayel (dont sont issues les Forces libanaises, milice devenue parti politique) n’existe presque plus. Au nord du pays, le parti Marada du clan Frangié, proche du Hezbollah et de la Syrie, se maintient. Dans la montagne druze, le Parti socialiste progressiste de Walid Joumblatt se maintient aussi, bien que sérieusement concurrencé en termes de popularité par Wiam Wahhab et le prince Talal Arslan, plus proches de Damas et du Hezbollah. Chez les sunnites, le Courant du Futur de Hariri perd du terrain. Loin de détenir un quelconque monopole, il doit désormais coexister avec une dizaine de députés sunnites compatibles avec l’alliance du 8 Mars. Tiraillé entre la tutelle saoudienne et le besoin de discuter avec le président Aoun, le président Berri et le Hezbollah, Hariri n’a pas tout à fait convaincu. Enfin, tous les sièges chiites sont acquis au Hezbollah et à Amal.

Nous n’allons pas entamer ici une analyse d’anthropologie religieuse. Cependant, nous pouvons nous étonner du niveau que semble avoir atteint le confessionnalisme le plus débridé dans le pays. La classe politique libanaise dans son ensemble, tout en se réclamant des réformes politiques les plus audacieuses, a poussé très loin la pratique du confessionnalisme, en le justifiant par le Pacte national[2]. Tous les acteurs politiques libanais au pouvoir (et cela concerne donc les différents bords politiques) s’accommodent parfaitement d’un compartimentage confessionnel. Pourquoi Aoun est-il président ? Parce qu’il est le plus fort chez les chrétiens. Pourquoi Hariri est-il président du Conseil ? Parce qu’il est le plus fort chez les sunnites. Pourquoi Berri est-il président du Parlement ? Parce qu’il est voulu par sa communauté chiite, par son parti (Amal) et par le Hezbollah. Comment construire une démocratie dans ces conditions ? Le débat politique s’arrête aux frontières de la communauté religieuse.

Cette situation est déconcertante, y compris au regard de l’histoire contemporaine libanaise. Dans l’histoire du Liban, les présidents et les présidents du Conseil qui n’étaient pas les plus forts dans leurs communautés sont nombreux. Pourtant, ce confessionnalisme aigu est présenté comme une évidence. Mais le problème démocratique ne s’arrête pas là. La volonté de constituer un gouvernement d’union nationale (compromis par les exigences des Forces libanaises, qui souhaitent que leur progression électorale se traduise au gouvernement[3]) pose aussi problème : comment fait-on, pour rendre des comptes, sans opposition ? L’une des rares voix discordantes sur ce point est celle du vice-président du Parlement Elie Ferzli, qui insiste sur les dangers d’une simple transposition des rapports de force parlementaires au gouvernement.

Le jeu saoudien

L’équilibre politique libanais demeure lié à l’équilibre régional. Le Liban est un État tampon dont la stabilité dépend de la stabilité régionale. Comme nous l’avons dit, le Liban n’est pas une victime des rapports de force régionaux, mais un acteur consentant de ce jeu. Sur cette question régionale, ces élections révèlent ou rappellent des points intéressants. Les acteurs libanais ne sont pas égaux devant l’équilibre régional. Là où le Hezbollah est un partenaire respecté de ses puissances tutélaires régionales (Damas et Téhéran), Saad Hariri est plutôt malmené par la sienne (Riyad). Pour ce qui est des principaux acteurs chrétiens, nous pouvons dire que le Courant aouniste, qui domine, n’a pas de véritable parrain régional, tandis que son adversaire des Forces libanaises est soutenu par l’Arabie saoudite. Cette dernière semble d’ailleurs encline à faire d’un parti « chrétien » (les Forces libanaises) son principal point d’appui sur la scène libanaise, s’agissant de la lutte contre le Hezbollah, moins contraint que Hariri par l’équilibre des pouvoirs à l’échelle nationale.

L’Arabie saoudite de Mohamed ben Salman est en train de devenir un acteur imprévisible, à l’image d’un Donald Trump. Elle oscille entre modération et pressions excessives et contre-productives, comme on peut le voir avec l’affaiblissement de Saad Hariri. Après sa défaite en Syrie (celle de Jaych al-Islam dans la Ghouta) et le bourbier yéménite, Riyad est loin de dominer la vie politique libanaise. Certes, Saad Hariri, qui demeure l’une des deux têtes de l’exécutif libanais, compte conserver sa proximité avec Riyad, mais les adversaires de l’Arabie saoudite (le Hezbollah en tête) sortent renforcés de ces élections. Aujourd’hui, des questions sur l’avenir du rôle de l’Arabie saoudite au Liban se posent. Va-t-elle soutenir Hariri dans son dialogue avec l’ensemble des acteurs libanais ? Va-t-elle plutôt réussir à reconstituer une grande alliance, type 14 Mars, pro-saoudienne et anti-Hezbollah ? Va-t-elle soutenir une opposition parlementaire menée par les Forces libanaises, si celles-ci ne participaient pas au gouvernement ? Telles sont les principales interrogations sur son rôle potentiel.

Mais l’Arabie saoudite n’est pas la seule à vouloir en découdre avec le Hezbollah. Au moment des négociations sur la constitution d’un nouveau gouvernement, les États-Unis viennent d’imposer des sanctions à l’encontre du Hezbollah. Il est difficile de ne pas y voir un moyen de pression destiné à l’écarter de certains ministères. Cependant, entre la crise des réfugiés syriens et la menace d’un conflit israélo-iranien, il serait très peu prudent de menacer la stabilité du Liban.

 

Adlene Mohammedi

 

[1] L’accusation de proximité avec Damas doit être traitée avec une certaine prudence. Il faut rappeler que le principal bénéficiaire de la présence syrienne après la guerre (1990-2005) fut le clan Hariri lui-même.

[2] Accord non-écrit (au contraire de la Constitution), au moment de l’indépendance en1943, prévoyant un équilibre islamo-chrétien

[3] Les Forces libanaises accusent l’autre « parti chrétien » de les exclure du gouvernement.

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