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Billets d'humeur, Politique

Mort et résurrection du général algérien

Malgré la témérité et la détermination populaires, le pouvoir algérien réussit à se maintenir par la ruse et par la force. En une année, le mouvement populaire algérien (Hirak) n’a pas encore obtenu le changement de régime tant souhaité, mais il a obligé la cryptocratie algérienne et ses relais à se révéler. Après l’éviction de l’ancien président et la mort de l’ancien chef d’état-major, le système politique algérien assume pleinement son caractère clandestin : la façade est à peine plus identifiable que « l’État profond ». En 2020, la lutte s’annonce encore plus difficile tant le camp de la contre-révolution semble renforcé.

 

Après bientôt un an de soulèvement populaire, le régime algérien tient bon. Pour reprendre une notion à la mode dans les sciences sociales – qui peut inviter à la passivité –, il fait preuve de résilience. Des millions de coups de pied depuis le 22 février 2019 n’ont pas eu raison de la fourmilière. Faut-il pour autant parler d’échec de la révolution algérienne ? Certainement pas. Le Hirak a réussi à deux niveaux : 1/ sur le plan politique, dans la mesure où il a imposé une restructuration du pouvoir algérien et puisqu’il constitue une menace inédite pour ce pouvoir ; 2/ sur le plan intellectuel et épistémologique, dans la mesure où il aide à mieux connaître le régime algérien. Autrement dit, grâce au Hirak, le pouvoir algérien est à la fois fragilisé et dévoilé. Ajoutons que le peuple algérien qui manifeste depuis une cinquantaine de semaines tient bon aussi. On a tenté en vain de l’avoir à l’usure – de l’épuiser, de le diviser, de le divertir –, mais il fait preuve d’une détermination, d’une témérité et d’une unité qui forcent le respect.

Pourtant, le rapport de force n’est pas aujourd’hui favorable au Hirak – si l’on entend par ce mot le soulèvement populaire dont l’objectif, forcément révolutionnaire, est d’en finir avec le régime en place depuis l’indépendance. Contrairement à ce qui est souvent ânonné, il ne pâtit pas de l’absence de structuration (comme s’il fallait en faire un énième parti d’opposition phagocyté par le régime), mais tout bêtement de l’absence de solidarité. A l’intérieur comme à l’extérieur, beaucoup craignent la chute du régime algérien et invitent les Algériens à accepter l’inacceptable au nom du « réalisme » (sans le réel) et d’une exigence de « stabilité » (sans les conditions élémentaires de la stabilité). A l’intérieur, il peut compter sur son appareil sécuritaire, mais aussi des médias complaisants (ni vraiment publics, ni tout à fait privés), des magistrats aux ordres et des « experts » en quête d’une respectabilité factice. A l’extérieur, il peut s’appuyer sur une scène internationale complaisante. Le régime algérien représente finalement le modèle rêvé d’une autonomisation aboutie à l’égard de la population gouvernée.

Funérailles et martyromanie

Après la grossière parodie d’élection du 12 décembre – par laquelle le pouvoir algérien assumait son caractère minoritaire et clandestin –, les funérailles de l’ancien chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah, mort le 23 décembre d’une crise cardiaque (il faut dire que l’année 2019 aura été probablement sa première année d’intense activité), constituaient une claque supplémentaire infligée à la nation algérienne.

Dans les deux cas, les dirigeants algériens se sont attelés à mettre en avant une Algérie fictive. Celle-ci ne pouvait être que docile et obséquieuse. Il fallait qu’elle tremble devant la disparition du représentant d’une junte qui n’ose dire son nom, érigé en martyr. Bien sûr, les Algériens qui souhaitaient poursuivre le combat politique en dépit du « deuil national » qu’on voulait leur imposer étaient sévèrement rappelés à l’ordre : « un peu de respect, quand même ! » Un réflexe que l’on retrouvait jusque dans les rangs du Hirak. Pourtant, ce n’est pas le deuil intime, familial que les manifestants (essentiellement les étudiants, au cœur du soulèvement populaire) voulaient perturber. Ils voulaient simplement ignorer ce « deuil national » que seule une légitimation du pouvoir en place pouvait justifier. En somme, on leur a reproché d’être conséquents.

Une certaine invocation du « respect » est au cœur du problème algérien. Le respect est souvent confondu avec la soumission. D’ailleurs, ce « respect » si mal placé explique en grande partie pourquoi on a pu s’accommoder si longtemps d’un Bouteflika. Si on ajoute à cela une bigoterie et une sacralisation de l’armée encouragées par le pouvoir, on obtient une martyromanie devenue aujourd’hui indigeste. Le Hirak est condamné à être insolent, à bousculer les codes, à désacraliser les sujets et les structures présentés comme sacrés, intouchables : la religion, l’armée, la constitution … L’insolence – déjà perceptible puisqu’elle explique en partie le soulèvement du 22 février – est une étape incontournable de la conquête de la souveraineté populaire.

Cette martyromanie – grossièrement adossée à un discours anticolonial qui sonne aujourd’hui plus faux que jamais –, comparable à une rente symbolique qui vient s’ajouter à celle des hydrocarbures, sert à la fois à légitimer le pouvoir et à distraire la population qui manifeste. Les demandes de celle-ci sont pourtant tout à fait profanes et rationnelles : ce pouvoir militaire et clandestin doit disparaître au profit d’un système qui émane d’une volonté populaire méthodiquement ignorée depuis l’indépendance.

L’illusion de la rupture

Avec la désignation (confirmée par une énième élection frauduleuse massivement boycottée)  d’un nouveau président et le remplacement du chef d’état-major, la clandestinité est assumée : le régime n’a plus besoin de noms propres, de vitrine. En somme : des inconnus derrière (le pouvoir réel) et des inconnus devant (le pouvoir exécutif formel).

Parallèlement à cette clandestinité, le pouvoir assume aussi la continuité. Une continuité s’agissant des hommes (plus d’un tiers des ministres du nouveau gouvernement algérien ont sévi sous Bouteflika), mais aussi des pratiques : arrestations arbitraires, intimidations, mépris pour la population algérienne … Des opposants sont encore en prison pour « atteinte au moral de l’armée » (comprendre « atteinte au moral d’un général »).

Dans ces conditions, la complaisance d’une grande partie des journalistes et des intellectuels algériens ne s’explique pas. Ils feignent de croire au changement (simplement parce que quelques anciens représentants du régime ont été sacrifiés ou sanctionnés par leurs anciens complices dans le cadre d’une propagande judiciaire) alors même que le pouvoir lui-même revendique fièrement sa fidélité aux hommes et aux pratiques du passé (notamment les années Bouteflika).

Comme souvent, la géopolitique trivialisée (des discours creux sur la « stabilité » et le danger d’un « vide » institutionnel qui n’a inquiété personne quand un homme sans vie trônait à la tête de l’État) est invoquée pour justifier l’injustifiable. Ce pouvoir serait le garant de la stabilité (alors qu’il ne suscite que souffrance et colère, c’est-à-dire le risque d’une instabilité future) et un rempart contre les ingérences étrangères. Un pouvoir qui a élaboré une nouvelle loi sur les hydrocarbures rédigée sur mesure par et pour des entreprises américaines et qui exprime le souhait d’exploiter le gaz de schiste algérien sans tenir compte des populations concernées serait par magie un gardien de la souveraineté nationale. A moins d’un chantage sordide, l’armée algérienne n’a pas à s’attribuer la moindre prérogative politique pour assumer son rôle militaire : défendre le territoire algérien.

Aujourd’hui, pour faire passer la pilule de la primauté du militaire, le pouvoir algérien mise sur ses pseudo-diplomates et ses pseudo-experts. Les premiers sont invités à s’ériger en médiateurs en Libye, comme si un pouvoir inaudible chez lui pouvait s’adresser au reste du monde. Les seconds sont invités à participer à la révision constitutionnelle du pays, comme si un pouvoir à la fois illégitime et sûr de lui pouvait provoquer la moindre transformation institutionnelle. L’Algérie a besoin d’un nouveau régime et l’élection d’une assemblée constituante – imposée par la pression populaire – est le moyen le plus rationnel d’y parvenir. L’heure est à la contre-révolution, mais la lutte des Algériens est loin d’être terminée.

Adlene Mohammedi

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