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Politique

Entretien sur la guerre en Ukraine et ses implications africaines et proche-orientales

Entretien accordé au quotidien algérien Liberté (édition du 27 février 2022) sur la guerre en Ukraine et ses implications internationales et proche-orientales. Adlene Mohammedi, docteur en géopolitique et directeur du centre de recherche stratégique AESMA (Paris), est interrogé ici par le journaliste Akli Rezouali.

Quelles implications et quelle issue voyez-vous à la guerre que la Russie vient de déclarer en Ukraine ?

Nous avons en effet affaire à une attaque militaire russe sur l’ensemble du territoire ukrainien. Et cette attaque fait des victimes parmi les militaires, mais aussi parmi les civils. Il faut donc commencer par caractériser ce qui a lieu. En tant que chercheur ou analyste, on est obligé d’aller plus loin et d’essayer de comprendre cette guerre en distinguant les échelles.

A l’échelle ukrainienne, nous avons affaire à un conflit gelé – à plus d’un titre – qui ressurgit. D’abord, parce que nous voyons que les questions nationales et territoriales et qui ont émergé ou réémergé après la chute de l’empire soviétique n’ont pas été totalement résolues. Ensuite, parce que le conflit de 2014, notamment dans le Donbass (à l’est de l’Ukraine, région riche en charbon notamment), n’a pas été réglé en huit ans. Les républiques sécessionnistes de Lougansk et de Donetsk, pro-russes, attendaient un soutien décisif de Moscou, tandis que Kiev tenait à reprendre le contrôle sur l’ensemble du territoire. Les accords de Minsk II (qui prévoyaient le respect de l’intégrité territoriale ukrainienne, mais aussi un dialogue sur l’avenir des territoires de l’est et une réforme constitutionnelle) n’ont pas vraiment été suivis d’effets et la Russie a considéré que le Donbass était menacé par l’armée ukrainienne. Plus généralement, que le nationalisme ukrainien menace les populations russes et russophones d’Ukraine.

A l’échelle russe, le plus frappant, c’est la crispation du pouvoir. Il n’est plus question, par exemple, de séduire les opinions publiques occidentales (après des années d’investissement dans le soft power, la propagande). Les derniers discours de Vladimir Poutine sont marqués par une mentalité d’assiégé et peut-être même un esprit de revanche. Il estime que les intérêts russes ont été systématiquement ignorés depuis les années 1990. Mais il ne faut pas oublier que la politique étrangère russe sert aussi une politique intérieure : le pouvoir russe est contesté – politiquement et économiquement –, et le fait de brandir une menace extérieure est censé contraindre à une certaine cohésion. On a vu cela ailleurs … Cela ne veut pas dire qu’aucune crainte russe n’est justifiée.

Et cela nous conduit à évoquer l’échelle régionale et internationale. Que veut vraiment Moscou ? Mettre à genoux militairement et politiquement l’Ukraine. La neutraliser. Si on considère que l’Ukraine est un État tampon, c’est-à-dire un État qui doit faire avec une population hétérogène culturellement et politiquement et dont les équilibres internes dépendent des équilibres régionaux, toute position officielle en faveur d’un camp ou d’un autre (un gouvernement résolument pro-russe ou un gouvernement résolument atlantiste) est de nature à susciter une crise. Là, évidemment, la question centrale pour la Russie est celle de l’élargissement de l’OTAN. Après les pays d’Europe centrale et orientale et les pays baltes – anciennement des républiques soviétiques –, la Russie ne veut plus d’un élargissement de l’Alliance atlantique à ses frontières. L’attaque russe est un message d’intransigeance destiné à dissuader l’Ukraine (ou d’autres pays tentés, comme la Géorgie) d’intégrer l’OTAN. Les reconnaissances de républiques séparatistes (en Ukraine comme en Géorgie) peuvent être interprétées soit comme un moyen de pression, soit comme une espèce d’assurance : des zones tampons en cas d’élargissement inéluctable de l’OTAN.

Le conflit risque-t-il de s’étendre à toute la région et l’OTAN pourrait-elle dans ce cas être amenée à intervenir directement ?

Dans les faits, le conflit entraîne déjà des répercussions ailleurs. Il y a la crise humanitaire qui pourrait s’aggraver : un flux de réfugiés ukrainiens vers l’ouest (visiblement mieux acceptés que les Syriens, il faut bien le dire). Si la guerre est courte (comme en Géorgie en 2008), on peut espérer une accalmie. A priori, les Russes n’ont pas intérêt à s’enliser en Ukraine : ils prendraient le risque de susciter une résistance nationale imprévisible, de relancer la guerre civile et d’en subir les conséquences sur leur territoire. Par ailleurs, une telle guerre fratricide pourrait vite pousser l’opinion russe à passer de la cohésion (relative) à la contestation.

On a aussi des conséquences économiques importantes. L’Ukraine étant un grand exportateur de blé, nous avons les cours du blé qui atteignent des niveaux inédits. Sur le plan énergétique, l’Allemagne a suspendu le recours au gazoduc Nord Stream II (qui relie la Russie à l’Allemagne via la Baltique), ce qui suppose des alternatives (l’Azerbaïdjan ou le gaz naturel liquéfié) coûteuses. Sachant que la Russie (via Nord Stream I) continuera d’approvisionner l’Allemagne, ce qui signifie que c’est une dépendance (ou une interdépendance puisque les Russes ont aussi besoin de vendre leur gaz) dont il n’est pas si facile de se défaire.

Pour ce qui est de l’OTAN, rien n’indique qu’elle est prête à intervenir directement en Ukraine. Le président américain l’a dit : on veut bien soutenir les membres de l’OTAN (au nom de l’article 5 du traité), donc la Pologne et les pays baltes par exemple, mais pas l’Ukraine. Mais on a appris à ne jamais rien exclure. Si l’OTAN intervient directement contre la Russie ailleurs que dans un pays membre de l’OTAN ou si la Russie attaque un pays membre de l’OTAN (hypothèses relativement peu probables), la guerre risque de devenir incontrôlable. Mais on n’en est pas là.

Quelles retombées pourrait avoir cette guerre sur les autres régions du monde, tels que le Moyen-Orient, la Méditerranée ou encore l’Afrique du Nord ?

D’abord, on peut penser aux ressortissants de ces régions coincés en Ukraine. Il y a des étudiants africains, par exemple, en Ukraine, et on peut imaginer leur détresse. Ensuite, comme je le disais, la question du blé (plus précisément la hausse du prix du blé du fait d’une guerre qui oppose deux grands exportateurs) peut fragiliser le Moyen-Orient et le continent africain, où on retrouve d’importants importateurs. Enfin, il y a les questions purement géopolitiques : l’intransigeance russe peut se manifester ailleurs et rendre certains règlements politiques plus difficiles. Négocier avec les Américains et les Européens sur la Syrie ou sur la Libye risque aussi de devenir plus difficile pour la Russie dans ce contexte de guerre en Ukraine. On peut parler d’une crise de confiance. Et là où la Russie joue un rôle de puissance tutélaire, en Syrie, ses adversaires pourraient être tentés de lui rendre la vie un peu plus difficile. Les réactions turques doivent être surveillées ici. Pour l’instant, le président turc condamne fermement l’action russe. Mais si cela devait impliquer une rupture du dialogue russo-turc en Syrie, on pourrait craindre une résurgence des tensions. Ce n’est pas l’hypothèse la plus probable et cela dépend de l’ampleur de cette guerre. La Russie a intérêt à ce qu’elle soit limitée afin d’éviter de sacrifier certains partenariats importants. Pour l’instant, le dialogue russo-turc a résisté à beaucoup de choses et, malgré les discours, Moscou et Ankara ont appris chacune à respecter les lignes rouges de l’autre.

S’agissant de l’épineux dossier du nucléaire iranien, là encore, il faut se préparer à différentes hypothèses : les Américains pourraient décider d’en faire une priorité (plus importante que l’Ukraine), et ce serait une occasion de fragiliser Moscou auprès de Téhéran (surtout si on aboutit à une levée des sanctions contre l’Iran) ; mais l’Iran – qui se range diplomatiquement derrière la Russie dans l’affaire ukrainienne – pourrait aussi pâtir de sa proximité avec la Russie ou miser à son tour sur une forme d’intransigeance avec des arguments analogues à ceux exprimés par Moscou.

Prédire est devenu très difficile. On croit toujours être face à deux ou trois hypothèses et une autre émerge. Après tout, on peut aussi imaginer une espèce de compartimentage des dossiers. Et le rôle de la Russie dans les conflits moyen-orientaux (et dans le dossier iranien) pourrait rester le même. Cela dépend quand même de l’attitude russe en Ukraine. Si l’armée russe s’enlise en Ukraine, son rôle au Moyen-Orient ou en Afrique risque d’être fragilisé. Ce qui est ironique parce que si les Russes interviennent loin de leurs frontières, c’est en partie pour disposer d’un levier au profit de ce qu’on appelait leur « étranger proche ». Là encore, on peut imaginer d’autres hypothèses : un désengagement russe dans certaines régions (l’Afrique, par exemple) en échange de garanties sur l’élargissement de l’OTAN.

Les sanctions économiques sont-elles réellement suffisantes pour faire reculer Poutine ?

Le problème, c’est que maintenant, on sait que ce point l’indiffère. Parce qu’il pense que la Russie est prête à les subir. Et aussi parce que certaines sanctions pourraient affecter d’autres acteurs, voire tout le monde. On parle désormais de déconnecter la Russie du réseau interbancaire SWIFT (messagerie de transactions bancaires sécurisées). Mais c’est perçu comme une ultime option. Si on en arrive là, il faut s’attendre à des conséquences en termes d’approvisionnement depuis la Russie. Et l’Allemagne – qui dépend du gaz russe, par exemple – a quelques bonnes raisons d’avoir peur.

Par ailleurs, si les sanctions et la défiance poussent la Russie et la Chine à œuvrer pour un ordre international parallèle, il ne restera plus grand-chose de la diplomatie. Et tout le monde a intérêt à éviter cela.

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