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Politique

Les implications yéménites de la guerre en Ukraine

L’invasion russe en Ukraine a suscité beaucoup d’émoi en Europe. Le cas yéménite mérite une attention particulière du fait des conséquences de la guerre sur la population, des réactions des acteurs du conflit yéménite et de la réapparition médiatique de celui-ci, notamment dans le cadre d’une comparaison qui a de quoi émouvoir l’opinion publique yéménite.

Bab al-Yemen, Sanaa

Dans le monde arabe, les réactions face à l’agression russe sont moins pro-ukrainiennes et cela s’explique en partie à la fois par les relations politiques et militaires entre la Russie et plusieurs pays arabes et par la défiance à l’égard de Washington et de l’Alliance atlantique. Une défiance qui trouve son origine dans les nombreuses guerres aux conséquences tragiques menées par les Américains et leurs alliés.

Indifférentes aux procès en « whataboutisme », les opinions publiques arabes, et en particulier l’opinion yéménite, n’ont pu s’empêcher de comparer l’émoi suscité par la guerre russe en Ukraine à l’indifférence qui prime s’agissant de la guerre saoudienne au Yémen. En effet, depuis 2015, l’Arabie saoudite impose des bombardements et un blocus qui ont provoqué la famine, plus de 400 000 morts et des millions de réfugiés.

Toutes les contorsions intellectuelles ne sauraient atténuer l’analogie entre les deux situations : une puissance – réelle ou supposée – qui s’attaque à un pays voisin au nom de considérations stratégiques et sécuritaires. Certes, les Houthis, qui ont pris le pouvoir par la force en 2014, peuvent difficilement être comparés au président ukrainien (érigé en héros de la démocratie). Mais dans les faits, nous avons bien des civils qui meurent.

Le Yémen a-t-il une politique étrangère ?

La concurrence des pouvoirs au Yémen et la subordination du camp dit « loyaliste » à la puissance tutélaire saoudienne poussent à se demander s’il existe aujourd’hui une politique étrangère du Yémen. Mais en dépit de la fragmentation politique, la complaisance à l’égard de Moscou semble faire l’unanimité.

Commençons par décrire les centres de pouvoir au Yémen. Jusqu’au mois d’avril 2022, il était possible d’affirmer qu’il y avait au moins trois centres de pouvoir au Yémen : celui du président Abdrabbo Mansour Hadi (un pouvoir en exil sous domination saoudienne) ; Aden, ancienne capitale du Yémen du Sud, en bonne partie contrôlée par les séparatistes du Conseil de Transition du Sud (parrainés par les Émirats arabes unis) ; Sanaa, capitale entre les mains des Houthis – soutenus par Téhéran – depuis 2014.

Conscients de leur défaite face aux Houthis, les Saoudiens ont décidé de réorganiser le camp « loyaliste »  en évinçant ses deux têtes jugées impuissantes et honnies par les incontournables Émiratis et leurs alliés locaux. Hadi et son vice-président Ali Mohsen al-Ahmar, général considéré comme la figure islamiste de l’armée yéménite, ont ainsi été écartés par Riyad au profit d’un « Conseil présidentiel » censé représenter toutes les sensibilités qui traversent le front anti-houthi.

Composé de huit membres et dirigé par Rashad al-Alimi, un ancien ministre de l’Intérieur et conseiller du chef de l’État, le Conseil comprend notamment : Aïdarous al-Zoubaïdi (chef séparatiste sudiste), Tareq Saleh (neveu de l’ancien président Ali Abdallah Saleh), Sultan al-Arada (gouverneur de Marib, chef tribal proche d’al-Islah [considéré comme la branche yéménite des Frères musulmans]), un représentant de Saada (bastion houthi) … Al-Zoubaïdi et Saleh illustrent une forme de prédominance d’Abou Dhabi, mais il est possible d’affirmer aussi que Riyad a simplement choisi des personnalités fortes pour relégitimer le camp « loyaliste » (face aux Houthis, sur les plans militaire ou politique).

En termes de politique internationale, ce Conseil, qui est loin d’être homogène, n’est pas en mesure d’oser une politique étrangère indépendante de ses parrains saoudien et émirati. Pour l’instant, face à la guerre en Ukraine, ces deux parrains ont justement refusé de tourner le dos à Moscou en dépit des pressions de Washington. Les Houthis aussi ont évidemment choisi la Russie. Leur alignement est néanmoins beaucoup plus direct que celui de leurs propres alliés iraniens : ils se sont empressés de « reconnaître » les républiques séparatistes du Donbass dans la foulée de leur reconnaissance par Moscou.

Conséquences pour le Yémen

Moscou demeure ainsi un partenaire privilégié pour l’ensemble des acteurs yéménites et leurs parrains ou alliés extérieurs. La guerre en Ukraine n’a pas seulement rappelé au monde l’horreur de la guerre yéménite, elle rappelle que tous les acteurs de la péninsule Arabique partagent – à des degrés divers – une même volonté de résister à un quelconque diktat américain.

Par ailleurs, l’agression russe en Ukraine a rappelé l’étendue de la catastrophe humanitaire dont pâtit le Yémen. Cela peut contribuer à encourager l’Arabie saoudite à chercher une porte de sortie après sept ans d’une guerre coûteuse à tous les niveaux. Le Conseil présidentiel susmentionné peut être l’outil qui permettrait le dialogue tant attendu avec les Houthis.

Cette nécessité de sortir de la guerre, au-delà des divergences qui persistent (les Houthis exigent l’arrêt du blocus sans conditions), est exacerbée par les conséquences économiques de la guerre ukrainienne pour le Yémen (exemple paroxystique dans le monde arabe) : l’ambassadrice du Yémen à Varsovie vient de rappeler que le pays importait jusque-là 60,1 % de son blé de Russie et d’Ukraine. La difficulté des livraisons est de nature à aggraver une crise déjà insoutenable.

Dans ces conditions, les belligérants yéménites et régionaux, qui ont consenti à une trêve pendant le mois de Ramadan, ne peuvent ignorer le coût d’une poursuite de la guerre : une aggravation de la crise humanitaire.

En définitive, trois leçons du conflit ukrainien peuvent être tirées au Yémen. D’abord, la Russie est un acteur prisé par l’ensemble des belligérants. Ensuite, le pays est particulièrement vulnérable sur le plan socioéconomique du fait de sa dépendance au blé de la mer Noire. Enfin, cette situation humanitaire rend le dialogue plus urgent que jamais. Seulement, il ne faudrait sous-estimer la détermination des acteurs locaux et régionaux engagés. N’oublions pas que les Houthis ont pu tenir à tête à l’aviation saoudienne dans les pires conditions et peuvent donc vouloir en découdre à Marib malgré tout. Quant au Conseil présidentiel qui vient d’émerger, il peut enclencher le dialogue et apporter la paix, comme il peut servir de nouvelle machine de guerre anti-houthie. Les prochains mois seront donc décisifs. Une formule, hélas, si souvent répétée.

Khaled Al-Khaled, chercheur associé auprès du centre de recherche AESMA

Adlene Mohammedi, directeur scientifique du centre de recherche AESMA

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