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Politique

Qui se préoccupe encore du Sahara occidental ?

Le camp de protestation sahraouie de Gdeim Izik en 2010

Le 8 novembre dernier, moins de trois jours après la visite de Christopher Ross, envoyé spécial de Ban Ki-Moon pour le Sahara occidental, les autorités marocaines ont violemment réprimé des manifestations pacifiques organisées dans la ville d’El Ayoun à l’occasion du deuxième anniversaire du démantèlement du camp de protestation de Gdeim Izik. Très peu couvert par la presse internationale, cet événement, considéré par certains Sahraouis comme le « véritable » point de départ du « printemps arabe », marque la plus grande manifestation menée depuis le début de la lutte contre l‘occupation marocaine de ce territoire. Réunissant près de vingt-mille personnes, ce « camp de la dignité »  qui dénonce entre autres la marginalisation socio-économique des Sahraouis, a été pris d’assaut par les forces de l’ordre, sans que la mission de l’ONU ne puisse intervenir. On a décompté plusieurs morts ainsi qu’une centaine d’arrestations abusives.

Le conflit du Sahara occidental démarre le 6 novembre 1975, lorsque le roi Hassan II lance 350000 volontaires civils en direction de ce territoire de 284000 km2 que l’Espagne s’apprêtait à quitter. La « Marche verte » – surnommée ainsi puisque l’expédition s’est faite aux couleurs du Prophète – est organisée en dépit de la Cour internationale de justice (CIJ) qui recommande alors l’organisation d’un référendum pour laisser les Sahraouis décider de leur sort. Devant le fait accompli, des accords sont rapidement signés à Madrid : le Sahara occidental est coupé en deux, le nord est attribué aux Marocains et le sud à la Mauritanie. Les civils sahraouis se séparent : certains restent sur place et passent sous occupation marocaine, les autres fuient vers Tindouf en Algérie où l’on trouve toujours aujourd’hui des camps de réfugiés. C’est alors que le Front Polisario (ou Front populaire de libération de la Saguia-el-Hamra et du Rio de Oro), créé en 1973, entre en scène. Soutenu par l’Algérie, il proclame en décembre 1976, la République arabe sahraouie démocratique (RASD) et réclame que son droit à l’autodétermination soit respecté. Après que la Mauritanie a abandonné sa portion de territoire après un coup d’État en 1978, une guerre sporadique débute entre le Polisario et le Maroc qui ne cesse qu’en 1991, date à laquelle le Maroc accepte de laisser l’ONU envoyer une mission diplomatique dans la région, la MINURSO[1], sans que la situation se débloque.

L’attitude conquérante du royaume s’enracine naturellement dans son histoire millénaire. Seul État-nation du Maghreb, il cherche à récupérer depuis son indépendance en mai 1956 un territoire où son influence s’est un jour exercée. Ayant perdu la Mauritanie, frustré par le protectorat français, le Maroc souhaite recouvrir son « intégrité territoriale », c’est pourquoi il rappelle constamment ses « droits historiques » sur le Sahara occidental, qu’il conçoit désormais comme un élément indispensable à sa construction nationale. Par conséquent, comme l’explique l’historien Maurice Barbier[2], son entêtement à ne pas céder à la pression internationale s’explique d’abord par un nationalisme « revigoré » et non par une volonté « classique » d’expansion. Mohammed VI n’a-t-il pas déclaré au sujet des Sahraouis « ou le citoyen est marocain ou il ne l’est pas. Fini le temps du double jeu […] ou on est patriote ou on est un traître».[3] Il nous faut également noter l’existence d’une dimension religieuse discrète dans cette revendication : le roi du Maroc étant également commandeur des croyants, son action au Sahara est sacralisée. Ainsi, la Marche verte s’est faite au nom de l’unité nationale et de l’islam associés. En outre, un des plus riches réservoirs mondiaux de poissons se trouve au large de la côte atlantique-sud et ces régions présentent un intérêt économique considérable pour le Maroc puisqu’on y trouve des réserves très riches en fer, en cuivre, en gaz mais également en phosphates, notamment les mines de Bou Crâa – découvertes en 1945 -, des éléments indispensables à la fabrication des engrais et qui permettent de produire de l’uranium. Rappelons que le Maroc en est le premier exportateur mondial et que les minerais extraits au Sahara occidental constituent 15% des phosphates dits « marocains ». Le facteur économique a pris depuis 1975 une valeur nationale ; il participe à la modernisation du pays.

Pour le Front Polisario, la question est également nationale, bien que le peuple sahraoui n’ait jamais formé ni un Etat ni une nation dans le passé. Les différentes tribus le composant avaient juste des coutumes et une langue communes, ce qui ne l’empêche pas d’être animé par un sentiment national profond. Par ailleurs, elles n’ont jamais fait acte d’allégeance politique aux souverains marocains et se sont toujours opposées aux invasions européennes. Leur faiblesse numérique est largement compensée par une puissante détermination qui n’est pas seulement le fait des militants du Polisario mais aussi de l’ensemble de la population sahraouie, comme le prouve par exemple l’action d’Aminatou Haidar[4]. Totalement dépendant de l’aide extérieure, le Front n’a dans le passé compté que sur ses propres forces (armée et diplomatique) mais ses échecs successifs l’ont amené à reconsidérer son action. Plus discret et dans un esprit de conciliation évident, il a accepté la médiation de l’ONU qui reconnaît depuis le vote de la résolution 2072[5]  le Sahara occidental comme colonisé ainsi que son droit à l’autodétermination, droit que le Maroc se refuse à accepter.

Les négociations étant au point mort, la RASD, qui ne peut laisser personne lutter pour elle, profite donc de l’activisme de personnalités publiques pour faire de nouveau entendre sa voix et alerter l’opinion internationale. L’affaire Aminatou Haidar en est une bonne illustration. Le 14 novembre 2009, de retour des Etats-Unis, elle refuse d’inscrire sur sa carte de débarquement la mention « nationalité marocaine », son passeport est donc confisqué et elle est expulsée vers l’île de Lanzarote dans l’archipel des Canaries. Déterminée à faire céder le Royaume chérifien, elle commence un mouvement de protestation très médiatisé en entamant une grève de la faim, déclarant qu‘elle « rentrera chez elle, vivante ou morte ». Débute alors un bras de fer entre un Maroc intransigeant et une Espagne très embarrassée par une situation qu‘elle est incapable de résoudre. Ce n’est un mois plus tard qu’elle est enfin autorisée à rentrer chez elle où elle poursuit son combat. Celui-ci a eu des conséquences très positives puisqu’elle a renouvelé l’image des militants pour la cause sahraouie. Auparavant, ceux-ci étaient très mal perçus : on critiquait leur choix de la lutte armée et leurs représentants étaient méprisés. Aujourd’hui, on retient l’image d’une femme jeune, d’une mère déterminée à rentrer chez elle, quitte à se laisser mourir, pour retrouver ses enfants, prônant la non-violence, loin de toute forme d’intégrisme. Celle que l’on appelle désormais « la Pasionaria», en référence à Dolorès Ibarruri qui a autrefois lutté contre le franquisme, ou encore la « Gandhi espagnole » a désormais une stature internationale, que sa grève de la faim n’a fait qu’amplifier. Elle est devenue en quelques semaines une icône presque « romantique » aux yeux du monde, mais pour les Marocains, cette « renégate » qui s’est trop longtemps servie d’un passeport marocain pour aller combattre l’intégrité territoriale du royaume en fait trop.

Son action révèle pourtant au grand public les manquements du royaume au respect des droits de l’homme au Sahara occidental. Depuis que Mohammed VI est au pouvoir, le Royaume a pourtant cultivé une image idyllique, insistant sur les réformes menées pour « s’inscrire dans une gouvernance universelle » et sur la rupture avec la politique forte d’Hassan II. Cependant, la presse n’y est pas libre et l’opposition est bridée. La situation au Sahara occidental témoigne clairement de l’échec de « l’ordre nouveau » annoncé par Rabat à la fin des « années de plomb ». Il n’y existe pas d’ouverture démocratique et le Maroc entrave dans « ses provinces du Sud » toute tentative d’arrangement de la situation ; les droits des civils sahraouis sont bafoués quotidiennement. Aminatou Haidar a même régulièrement dénoncé « un génocide collectif ». Si nous pouvons regretter une nouvelle fois l’utilisation abusive de ce terme, nous pouvons également nous demander légitimement : si le Royaume chérifien n’a réellement rien à se reprocher sur la question, pourquoi refuser d’accorder à la mission des Nations Unies le droit d’enquêter sur le respect des droits de l’homme ?

Le Maroc menant une politique de l’entêtement qui l’isole, il lui était donc nécessaire de répliquer à ses détracteurs devant une situation dramatique pour sa diplomatie. Il se présente donc, systématiquement, comme le relate la presse marocaine, comme « la victime de la machinerie déployée par le gouvernement algérien ». Les militants sahraouis ne seraient donc qu’ une « bande de hors la-loi », des marionnettes aux mains d’Alger qui trament « un complot permanent » contre le Maroc, « contre son modèle démocratique, contre son intégrité territoriale et son peuple » en encourageant « des escalades belliqueuses ». Nous pouvons faire remarquer, à l’instar de la presse algérienne, que c’est du « déjà entendu ». En effet, cette rhétorique est utilisée par Rabatà chaque « coup dur » depuis l’indépendance de l’Algérie en 1962.

Officiellement, les deux pays sont « frères », ils ont lutté ensemble contre le colonialisme et même si leurs gouvernements successifs ne parviennent pas à s’entendre sur la  question du Sahara occidental, leur union dans un « Grand Maghreb » est toujours mentionnée dans les grands discours politiques. Pour exemple, la déclaration de Mohammed VI du 6 novembre dernier où ce projet est qualifié de « nécessité impérieuse ». En réalité, nous pouvons nous demander si l’Algérie et le Maroc ont un jour véritablement envisagé de se rapprocher. Deux conflits armés les ont déjà opposés : la « guerre des sables » en 1963 au sujet de leurs frontières communes et celui engendré par la Marche verte sur le Sahara Occidental en  janvier 1976 avec la fameuse bataille d’Amgala. Le territoire sahraoui représente le principal sujet de discorde entre les deux États et freine considérablement les échanges qui pourraient être développés avec la Tunisie. Sans être partie du conflit, l’Algérie ne pouvait se désintéresser du sujet. Sa vigilance s’explique d’abord par le souci d’éviter toute modification dans le tracé des frontières pour défendre l’intégrité de son territoire, tel qu’il le lui a été transmis, après de très longues négociations, par les accords d’Evian. Elle défend donc les acquis de sa lutte de libération nationale. L’appui politique, militaire et matériel initié par le régime d’Houari Boumediene (1965-1978) au Front Polisario, que l’Algérie est accusée d’avoir « créé de toutes pièces », lui permet d’affaiblir son voisin, englué dans une lutte longue et coûteuse mais constitue surtout une manifestation logique de son identité politique. Elle s’est d’abord affirmée dans un contexte de guerre froide comme une puissance adhérant aux grands principes de la décolonisation, par conséquent, elle ne pouvait ignorer les revendications sahraouies sans altérer l’image qu’elle voulait présenter au monde. Ainsi, tout comme le Maroc, l’intervention de l’Algérie trouve sa source dans le nationalisme. Cet engagement n’a pas fléchi dans sa fermeté depuis 1975, malgré la politique plus pondérée qu’Alger a amorcée depuis les années 1980. Elle a également des considérations économiques : un Etat sahraoui indépendant et ami lui accorderait bien évidemment des facilités de passage et une ouverture sur l’Atlantique.

Cependant, en dehors de ces considérations idéologiques, géographiques et économiques, ce conflit ne représente pas seulement « un alibi » pour les deux régimes qui aggravent volontairement le fossé qui les sépare et qui s’en accommodent, il est aussi devenu un « cache-misère » utile aux deux parties. Au Maroc, le Sahara est un thème fédérateur, que le Royaume a su utiliser pour brider des partis d’opposition. On les a ainsi vus soutenir le Roi, se montrant parfois plus nationalistes que lui, pour éviter de se mettre à dos une base sociale très mobilisée sur la question par une couverture médiatique impressionnante et extrêmement partiale. Sous Hassan II, il a également servi à occuper une armée puissante qui a tenté à plusieurs reprises de renverser le monarque et, aujourd’hui, alors que le règne de Mohammed VI est présenté comme « l’ère du changement », il détourne l’attention du peuple d’une réalité sociale et économique difficile loin de l’image idyllique présentée par le régime. L’Algérie, quant à elle, a souvent justifié les dépenses continues pour la modernisation de son armée par la forte probabilité d’un nouvel affrontement militaire avec les forces marocaines. Étrangement, si les Algériens sont aussi mobilisés que leurs adversaires sur la question du Sahara, ils sont très peu à se préoccuper du sort des réfugiés sahraouis dans le sud du pays. Il faut cependant remarquer que là où le régime marocain préfère faire diversion en critiquant les « frères » algériens, le gouvernement voisin choisit généralement d’attaquer la France pour détourner une population lassée par son absence de politique sociale et affaiblie par les attentats terroristes. Cela se justifie bien sûr par les relations compliqués qu’entretiennent les deux pays mais aussi par la position que tient la France sur la question du Sahara Occidental. En effet, depuis 1975, la France soutient les positions marocaines dans ce conflit. Les bonnes relations entre la Monarchie et les différents présidents de la République y sont pour beaucoup (on se souvient par exemple d’Hassan II parlant de son « copain Giscard ») mais il y a également des aspects économiques qui sont à prendre en compte (accords de pêche, ventes d’armes, etc.). Paris est en effet le principal partenaire commercial du Maroc. Tout cela explique pourquoi la France cherche à ménager le Royaume chérifien, notamment en s’opposant au référendum proposé par le Polisario pour résoudre le conflit ou encore à l’élargissement du mandat onusien dans la région aux droits de l’homme. Le gouvernement français reste encore aujourd’hui étonnamment silencieux, préférant laisser à d’autres le soin de sermonner le Maroc.

L’affaire Aminatou Haidar et le démantèlement de Gdeim Izik ont permis au combat mené par les Sahraouis de revenir un court instant sur le devant de la scène mais, nous l’avons vu, leurs revendications sont encore bien loin d’être satisfaites, le Maroc étant toujours en position dominante malgré une image légèrement écornée. Les Sahraouis vont-ils reprendre la lutte armée pour être entendus ou vont-ils persister à chercher un compromis dans l’attente d’un nouvel éclat médiatique et ce, malgré toutes les déceptions que cette option leur a apportées ces dernières années ? Personne n’est aujourd’hui en mesure de répondre à cette question, même si l’on peut noter depuis 2010 une augmentation des violences et des exactions dans la région commises par de jeunes sahraouis désenchantés. Ce qui est certain en revanche, c’est que tant que le Maroc restera inflexible, que la communauté internationale ne considèrera pas le Sahara occidental comme une priorité, ce conflit de nationalismes qui se font face se poursuivra, empêchant le Maghreb de connaître paix et stabilité politique, et cela au détriment des populations.

Malha Bentaleb


[1] Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental. Résolution 690 du Conseil de sécurité des Nations unies.

[2] BARBIER, Maurice,  Le conflit du Sahara Occidental, L’Harmattan, Paris, 1982.

[3] Discours du  Roi à la Nation à l’occasion du 34ème anniversaire de la Marche verte, 6/11/2009.

[4] Activiste condamnée par la justice marocaine en 2005.

[5] Résolution de l’Assemblée générale, sans valeur contraignante.

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