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Politique

Le Qatar et la France, complémentarité ou alliance de raison ?

La nouvelle visite du Cheikh Hamad Bin Khalifa al-Thani à Paris le 22 août aura été l’occasion de faire un premier constat après sa visite en 2008 auprès de Nicolas Sarkozy. Redéfinition des rôles au Proche-Orient, soutien aux entrepreneurs dans les banlieues, complémentarité économique, attractivité des places financières …  Aucun sujet n’a été occulté par un autre. Toutefois, l’ambassadeur de l’Emirat, son Excellence Mohamed Jaham al-Kuwari, tisse depuis plusieurs années des liens avec Paris de concert avec les acteurs privés.

Francois Hollande et l' Emir du Qatar, Sheikh Hamad bin Khalifa Al-Thani à Elysee le 22 août 2012. (AFP - KENZO TRIBOUILLARD)

François Hollande et l’Émir du Qatar, Cheikh Hamad bin Khalifa Al-Thani à l’Élysée le 22 août 2012. (AFP – KENZO TRIBOUILLARD)

Quelle place pour la France dans la diplomatie du Qatar ?

De quoi le Qatar est-il le nom ? La question peut sembler légitime tant l’organisation politique, les méthodes, les objectifs de cet émirat de 840 000 habitants, dont la moitié réside dans la capitale Doha, nous paraissent éloignés. Dans les discussions franco-françaises, la plus grande confusion sur les différentes sources de revenus, les instances d’investissements et les projets qataris l’emporte souvent. Rien sur cet émirat qui ignore les politiques d’intégration (sur cette population, on compte 86% de travailleurs étrangers et moins de 300 000 habitants qataris) et la démocratie (à l’exception des formelles élections municipales depuis 2003) telles que nous les connaissons ici. Riche en réserve pétrolière, le Qatar a su développer divers fonds souverains et se retrouve face aux mêmes questions que les autres pétromonarchies du Golfe.

Pourtant, le Qatar a su tirer avantage des événements qui auraient pu/dû le placer dans une situation difficile. Non content d’échapper aux contestations du « printemps arabe » durant l’année 2011, le Qatar a su se présenter comme une puissance libérale épaulant les Etats-Unis et l’Europe lorsque le consensus était présent. Nous pouvons ainsi distinguer l’action diplomatique appréciant le rapport de force en présence, ainsi que l’influence d’une voix comme celle de la chaîne al-Jazeera, sous contrôle gouvernemental, et l’intervention de conseillers qataris en Egypte et en Libye durant le printemps 2011. La présence et la place de l’Emirat dans les réunions au sommet sur le sort de la Libye, comme à Paris en 2011, demeure remarquable. Un parallèle avec le Piémont de Cavour permet de rendre en partie le relief de cette stratégie, dont le principal but est d’exister sur la scène internationale. Cette volonté pose parfois quelques problèmes. Quand Cheikh Hamad, en visite à Nouakchott, conseille au président mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz d’engager des réformes et un dialogue avec l’opposition islamiste, il se voit sèchement reprocher par son interlocuteur l’intrusion d’al-Jazeera dans les affaires internes des pays.

Les liens entre Paris et Doha prennent de l’ampleur après la première guerre du Golfe, dans un contexte de recomposition des forces et des alliances dans la région. Paris a soutenu l’Emir lorsqu’il a pris le pouvoir par un coup d’Etat en déposant son père en 1995, élément non négligeable dans la relation bilatérale.

Une complémentarité économique naturelle ?

Les exportations françaises vers le Qatar dépassent régulièrement le milliard d’euros. Le Qatar est aujourd’hui le 4ème client de la France au Moyen‐Orient et son 7ème fournisseur.

Ce commerce avait ses intermédiaires, ses compradores, profitant des opportunités et des rentes de monopoles, mais ces derniers ont été remplacés au cours de la dernière décennie par l’action de groupes se fournissant directement à la source. Ainsi, Total a investi dans de nombreux projets dans l’amont et l’aval pétrolier, Technip (associée à Chiyoda) a remporté en février 2010 un contrat de 750 millions de dollars visant à renforcer les capacités de production de gaz naturel liquéfié (GNL) de l’Emirat, Qatar Airways a une centaine d’Airbus en commande (dont 80 A350 et 5 A380), Vinci Constructions a été retenue pour le projet de construction du pont-digue de 43 km devant relier le Qatar à Bahreïn, tandis que Bouygues a remporté le projet de construction immobilière du Barwa Financial District, ce qui constitue pour l’instant son plus grand projet immobilier à l’étranger. Il est aussi question d’aménagement du territoire : Areva TD a pour sa part remporté plusieurs contrats pour le développement du réseau électrique de West Bay à Doha, s’offrant une vitrine d’excellence pour négocier d’autres contraints. Alstom suit divers projets dans le domaine des transports urbains et interurbains. Enfin, cette coopération économique revêt parfois un caractère éminemment (géo)politique. EADS a été ainsi choisie pour mettre en œuvre le projet National Security Shield, réseau intégré de surveillance des frontières terrestres, maritimes et aériennes du Qatar.

Une présence indésirable ?

De son côté, si le Qatar peut apparaître pressé, sulfureux, ambitieux, c’est en partie à cause de l’action tous azimuts du fonds souverain qatarien Qatar Investment Authority (QIA), dont l’action en France n’est pas passée inaperçue. Ce fonds souverain détient des parts dans plusieurs secteurs stratégiques français, et notamment plus de 10% de Lagardère (devant Arnaud Lagardère), 5,78% de Vinci en transition avec Cegelec après l’aval de la Commission européenne, sans oublier 22,7% du capital de la Société Fermière du Casino Municipal de Cannes (SFCMC). Enfin, des négociations récurrentes pour une prise de participation dans les groupes Areva et CMA-CGM rappellent l’ambition de ce fonds.

Cette participation à la vie économique, entrepreneuriale et financière française a permis aux agents publics et privés de l’Emirat de tisser des liens dans l’Hexagone avec des acteurs incontournables comme les ministères, la caisse des dépôts, les chambres de commerces… C’est devant cette toile de fond qu’interviennent les propositions de financement de projets pour les entrepreneurs en banlieue, qui deviendront des fonds pour la banlieue, avant de finir comme une aide aux territoires défavorisés.

La définition par le Ministère du Redressement productif et de l’Association nationale des élus locaux pour la diversité (Aneld) de la « feuille de route » de l’investissement et de programmes d’échanges forme aujourd’hui la dernière évolution de ce projet. Elle doit impliquer également Association des maires de France et l’Association des régions de France. Nous parlons d’un fonds de 100 millions d’euros, financé à moitié par la France. A l’origine destiné aux banlieues, il sera finalement pour les « zones déshéritées », incluant de larges pans ruraux, voire pour les PME innovantes, et sera placé sous la tutelle de la Caisse des Dépôts.

Ce projet suscite une méfiance particulière qui contraste avec une coopération habituellement sereine pour trois raisons essentielles : l’absence de cahier des charges clair et transparent ; la crainte d’une volonté secrète d’instrumentaliser la religion (l’islam étant très présent dans certaines zones) et la susceptibilité républicaine face à une action étrangère sur son sol.

Lucas Tidadini

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