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Politique

Les implications internationales de la crise syrienne

Il s’agit initialement d’une intervention à la Bibliothèque municipale de Lyon, dans le cadre du Café jeunes chercheurs du Collectif Confluence du 17 novembre 2012. L’article ci-dessous est une version modifiée du texte de l’intervention.

Lien pour l’intervention : http://suel.univ-lyon3.fr/associations-lyon-3/voirvideo/1293/actualite-des-revolutions-arabes-regards-croises-sur-legypte-et-la-syrie/les-implications-internationales-de-la-crise-syrienne-adlene-mohammedi

Après une rapide présentation des belligérants, nous tâcherons d’analyser les positions de leurs alliés, avant de conclure sur la situation du voisin libanais dont le territoire est particulièrement perméable.

Le Conseil de sécurité met aux voix un projet de résolution sur la situation en Syrie le 19 juillet 2012. ONU Photo: M. Garten.

Le Conseil de sécurité met aux voix un projet de résolution sur la situation en Syrie le 19 juillet 2012. ONU Photo: M. Garten.

Le régime syrien est issu du Parti Baath (« résurrection » en arabe), fondé en 1947 par trois hommes issus de trois communautés différentes (Michel Aflaq, Salah Eddine al-Bitar et Zaki al-Arzouzi) qui fréquentent la Sorbonne à la fin des années 1920. Le nationalisme arabe, le socialisme, la laïcité et l’opposition aux pressions européennes  (notamment françaises) sont les piliers de ce parti politique qui devient une force importante en Syrie dans les années 1950, avant de prendre le pouvoir en 1963. Quand Hafez al-Assad prend le pouvoir en 1970, il représente la faction pragmatique du parti, pragmatisme dont il fait preuve notamment dans sa gestion des conflits régionaux (guerre du Liban ; guerre du Golfe). Son fils Bachar al-Assad lui succède en 2000. Il tente une libéralisation et une démocratisation limitées par la vieille garde du régime dont une partie a rejoint l’opposition qui prône précisément une libéralisation et une démocratisation. Le régime est resté autoritaire, dominé par la famille al-Assad. Les services de renseignements (Moukhabarat) ont continué de jouer un rôle considérable  et la propagande officielle est restée très présente. Dans le même temps, Damas était une ville ouverte et sûre, où un grand nombre d’étudiants étrangers pouvaient apprendre l’arabe dans des conditions convenables, les minorités connaissaient un sort plus enviable qu’ailleurs dans le monde arabe et les femmes jouissaient d’une relative égalité. Comme tous les régimes confrontés aux révoltes, Damas a tenté tant bien que mal de réagir après les événements de Deraa du 17 mars 2011 : le 30 mars, des augmentations de salaires sont accordées ; le 3 avril, une société d’Etat est créée pour couvrir l’ensemble de la population en matière d’assurance maladie ; le 14 avril, un nouveau gouvernement dont la tâche est de s’attaquer aux réformes politiques est nommé. Celles-ci se succèdent : le 21 avril, un décret abolit l’état d’urgence ; le 1er juin, une amnistie générale est décrétée ; en août, la loi électorale est amendée et le secteur des médias est libéralisé ; enfin, en septembre, le Haut Comité électoral est mis en place[1]. Parallèlement à ces décisions, certains abus exacerbent les tensions. La guerre contre le régime commence, et une campagne médiatique mondiale est lancée, mêlant vocabulaire émotionnel et désignation d’un coupable unique : un homme (Bachar al-Assad) et parfois même une communauté (la communauté alaouite), sans la moindre nuance.

Ce n’est pas la première fois que le régime est confronté à une opposition armée. En février 1982, une insurrection organisée par les Frères musulmans à Hama a été violemment réprimée. En 2007, le gouvernement américain s’intéressait déjà à l’opposition syrienne. Il s’intéressait tout particulièrement au Front de salut national de l’ex-vice-président Abdelhalim Khaddam, associé aux Frères musulmans dirigés à l’époque par Sadreddine Bayanouni[2]. Les Américains voulaient en faire un instrument de lutte contre le régime, mais l’alliance de circonstance finit par s’effondrer. Ce même Sadreddine Bayanouni est le premier à annoncer la création de la nouvelle « Coalition nationale » voulue par les Américains. De quoi s’agit-il ? Pour Hillary Clinton, le Conseil national syrien (CNS) ne pouvait plus être considéré comme le « dirigeant visible de l’opposition ». Pour les Américains, le CNS n’a pas été à la hauteur, après un soutien sans faille accordé depuis son lancement à Istanbul le 2 octobre 2011. Ils ont donc milité pour une opposition plus élargie. C’est dans ce contexte que naît cette coalition, le 11 novembre dernier au Qatar. Après les remontrances, voilà donc la nouvelle configuration : une coalition élargie, mais rejetée par une partie de l’opposition, dirigée par Ahmad Moaz al-Khatib, ancien prêcheur de la Grande Mosquée des Omeyyades. L’homme d’affaires Riad Seif et l’activiste Souhayr Atassi en deviennent vice-présidents. De son côté, le CNS, qui semble déterminé à jouer dans cette coalition un rôle prépondérant, a mis à sa tête Georges Sabra, un ancien communiste. Après Burhan Ghalioun et Basset Sayda, le CNS semble poursuivre ainsi sa politique consistant à promouvoir des personnalités présentables ou rassurantes -destinées autant à séduire les minorités que les opinions publiques américaine et européenne-, rappelant ainsi l’exemple tunisien : les islamistes au cœur du pouvoir et une personnalité qui se veut consensuelle mise en avant. Le document qui donne naissance à cette coalition est encore plus inquiétant : le deuxième point stipule que les « parties signataires conviennent d’œuvrer pour la chute du régime, et de tous ses symboles et piliers, et pour le démantèlement de ses organes de sécurité, en poursuivant tous ceux qui ont été impliqués dans des crimes contre les Syriens ». Plus que la chute du régime, on veut la chute de l’Etat syrien, ce qui tend à rappeler le « scénario irakien », pour reprendre la formule de Georges Malbrunot[3]. Cette opposition rejette toute négociation possible avec le régime, et sur le terrain, les rebelles constituent une véritable nébuleuse, rendant difficile la mission hypothétique du « Conseil militaire suprême » que la Coalition est censée créer. Entre les djihadistes étrangers, notamment au nord, l’émiettement des groupes locaux et la configuration politique, la situation est délicate, indépendamment du régime et de l’armée régulière. Réunis à Marrakech le 12 décembre 2012, les « Amis du peuple syrien » (notamment la France, le Royaume-Uni, les Etats-Unis, la Turquie, l’Arabie saoudite, le Qatar, la Tunisie, le Maroc et l’Union européenne auxquels se sont joints plus de 100 pays) ont largement reconnu cette coalition comme le « représentant légitime du peuple syrien ».

La mobilisation contre le régime syrien : un acharnement inédit

Au Moyen-Orient

La Turquie

La Turquie, malgré un différend territorial historique avec la Syrie (sandjak d’Alexandrette), entretenait depuis quelques années des relations très cordiales avec le régime syrien. Il a même été question d’une médiation turque dans le conflit syro-israélien. Parallèlement, le Parti pour la justice et le développement (AKP), parti d’islamistes dits modérés, apparaît sur la scène arabe comme un modèle pour la nouvelle génération de Frères musulmans. Au-delà, on a vu le Premier ministre Erdogan s’impliquer dans la cause palestinienne et s’éloigner d’Israël. Quand les révoltes ont éclaté dans le monde arabe, la Turquie a choisi assez vite le camp des insurgés. Nous l’avons vu en Libye, et nous le voyons aujourd’hui en Syrie. Dans un congrès du parti, Erdogan a déclaré que la sécurité d’Ankara passait par Kaboul, Damas et Sarajevo. Certains y voient une forme de néo-ottomanisme, mais un tel raccourci peut sembler naïf. Dans « ottoman » il y a « OTAN », et la Turquie agit davantage comme une base avancée de l’Alliance atlantique face à Damas, comme le montre d’ailleurs sa récente requête de déploiement de missiles Patriot à sa frontière. Le volontarisme turc revêt aussi une dimension énergétique. Celle-ci peut être appréhendée sous deux angles : soit la crise syrienne peut être considérée comme un obstacle dans l’interdépendance russo-turque (Gazprom livre du gaz à la Turquie [+50% il y a deux mois], la Turquie donne son feu vert au passage du South Stream par ses eaux territoriales en Mer noire), soit la crise syrienne, et c’est ce que révèle la journaliste libanaise Scarlett Haddad (L’Orient-Le Jour) en citant un diplomate des BRICS sans plus de précisions, peut être considérée comme le révélateur de prétentions turques sur l’exploitation du gaz syrien et du gaz libanais[4].

La volonté de jouer un plus grand rôle dans le monde arabe -notamment à travers le réseau des Frères musulmans-, l’alliance stratégique avec l’OTAN et la question énergétique sont trois facteurs majeurs susceptibles d’expliquer l’activisme turc. Néanmoins, cet activisme peut s’avérer risqué. Erdogan a accusé Damas d’avoir confié le contrôle de zones du nord de la Syrie aux rebelles kurdes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et à ses alliés syriens. En réalité, Ankara a plus à craindre du chaos susceptible de galvaniser les aspirations sécessionnistes des Kurdes de Turquie -notamment si un scénario, encore peu probable, d’autonomie à l’irakienne se dessine- que de l’action du régime syrien.

L’Arabie saoudite et le Qatar

Très actifs dans leur soutien à l’opposition syrienne, ces deux pays sont souvent soupçonnés d’armer les rebelles, au même titre que la Turquie. Si l’association entre wahhabites (très conservateurs) et Frères musulmans (enclins au réformisme et souvent hostiles au régime monarchique) est un peu hâtive, notamment dans le cas syrien (pour lequel certains spécialistes[5] invoquent un soufisme propice à la tolérance[6]), les intérêts communs sont bien là[7].

Rappelons d’abord que les Frères musulmans sont loin de faire l’unanimité dans la région. Les Emirats Arabes Unis, pays du Golfe plus discret, ont montré une certaine hostilité à l’égard des Frères égyptiens : un ministre émirati a récemment déploré leur fâcheuse tendance à ignorer les Etats et les frontières. L’Arabie saoudite, et plus encore le Qatar, ne partagent pas cette méfiance. Pour l’Arabie saoudite, la Syrie est plus qu’un contre-modèle. Son alliance avec l’Iran lui est reprochée, et le Liban a été le théâtre d’un affrontement indirect entre les deux pays. La crise syrienne est aussi l’occasion d’un bras de fer entre Riyad et Téhéran, tout comme les deux puissances régionales se font face en Egypte, au Liban et en Irak. Tout comme la Turquie, le Qatar n’a pas toujours montré une telle hostilité à l’égard du régime syrien. Il aurait d’ailleurs servi d’intermédiaire dans le rapprochement franco-syrien de 2008[8]. C’est en mai 2011 que la stratégie de l’Emirat a basculé, se rapprochant de la position saoudienne. Doha joue clairement la carte des Frères musulmans, notamment à travers l’Union internationale des savants musulmans et la chaîne al-Jazeera où les appels à l’émeute du prédicateur al-Qardhaoui ont pu trouver un certain écho, rappelant Radio Mille Collines durant le génocide au Rwanda. Pour le quotidien libanais al-Akhbar, les ambitions du Qatar en Syrie seraient économiques : le projet d’un gazoduc atteignant la ville de Homs destiné à alimenter l’Europe. Une hypothèse difficile à vérifier pour l’instant.

Parmi les outils utilisés par ces deux pays, nous avons pu noter le rôle surprenant joué par la Ligue arabe. En effet, ils semblent dominer désormais l’organisation régionale. Celle-ci a voté il y a un an l’exclusion de la Syrie, ainsi que des sanctions économiques. Cette quasi-unanimité (à l’exception du Liban et du Yémen qui ont voté contre l’exclusion, et de l’Irak qui s’est abstenu) et cet activisme de la Ligue sont d’autant plus surprenants qu’elle a semblé fournir des efforts contre le régime syrien qu’elle n’avait jamais fournis contre Israël. Au-delà du Moyen-Orient, nous voyons des pays récemment convertis à l’islamisme accueillir l’opposition syrienne ou les « Amis de la Syrie » : l’Egypte, mais aussi la Tunisie et le Maroc. Mais cette apparente unanimité cache un clivage que les acteurs palestiniens illustrent bien.

Les Palestiniens et la crise syrienne

Les relations entre la résistance palestinienne et Damas n’ont pas toujours été très bonnes. A l’époque de la guerre du Liban, les relations entre l’OLP et le régime syrien étaient souvent tendues et parfois faites de violents affrontements. Les choses ont beaucoup changé depuis. Interrogé par des journalistes français sur sa position face au conflit syrien, le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas a exprimé une absolue neutralité. Ce n’est plus le cas du Hamas. Accueilli et soutenu par Damas, le Hamas semble avoir finalement opté pour « la liberté et la démocratie » (Ismaïl Haniyeh) en février 2012, rejoignant le camp des Frères musulmans d’Egypte dont il est proche. Le Hamas refuse ainsi de commettre les erreurs que l’OLP avait commises en 1990 en soutenant Saddam Hussein. La visite de l’émir du Qatar à Gaza apparaît ainsi comme une sorte de récompense.

En Syrie comme au Liban, la position du Hamas ne fait pas l’unanimité parmi les Palestiniens. Les affrontements dans le camp de Yarmouk (sud de Damas) entre le Front populaire de libération de la Palestine-commandement général (FPLP-CG) d’Ahmed Jibril[9] et les insurgés en sont la dernière illustration. Ces affrontements ont poussé des réfugiés palestiniens à quitter la Syrie, un douloureux second exil.

La France et les Etats-Unis

Damas n’a jamais été un adversaire facile. Pendant la guerre du Liban, la Syrie apparaît comme une puissance incontournable. En 1990, une alliance de circonstance contre l’Irak de Saddam Hussein achève de faire accepter la présence syrienne au Liban.

2004-2008 : l’activisme anti-syrien

Sur fond d’amitié entre le président Jacques Chirac et l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri, et de rapprochement franco-américain après le désaccord sur le dossier irakien en 2003, la résolution 1559 du Conseil de sécurité des Nations unies à l’initiative conjointe de la France et des Etats-Unis est adoptée le 2 septembre 2004. Que nous dit cette résolution ? Le président pro-syrien Emile Lahoud ne doit pas voir son mandat prolongé, les troupes syriennes doivent quitter le Liban et le Hezbollah doit être désarmé. Cette résolution inapplicable, notamment pour ce qui est du désarmement du Hezbollah sans garanties côté israélien, constitue un avertissement destiné à Damas. L’assassinat de Rafic Hariri accélère le retrait des troupes syriennes, mais la situation au Liban n’est toujours pas satisfaisante, comme l’indique la guerre victorieuse face à Israël en 2006. Le soutien apporté par Damas au Hamas et au Hezbollah, ainsi que l’alliance syro-iranienne posaient davantage problème que la nature du régime et son caractère autoritaire. Ce qui explique le dialogue entamé en 2008.

2008-2012 : l’échec du rapprochement

Tandis que les Américains maintenaient une certaine pression sur le régime syrien (incursion évoquée en octobre 2008), Nicolas Sarkozy rompait avec l’hostilité de l’ère Chirac. Il s’agit, comme il le dit lui-même, d’éloigner la Syrie et de l’Iran. Devant une alliance demeurée intacte, la crise syrienne apparaît comme l’occasion de neutraliser le régime syrien. Malgré une récente méfiance à l’égard des groupes djihadistes et l’évolution de la position américaine évoquée plus haut, le soutien inconditionnel apporté par la France et les Etats-Unis à l’opposition, et le rejet de toute négociation avec le régime rendent la thèse d’une volonté de « stopper les massacres » difficilement crédible. Trois hypothèses peuvent s’offrir à nous : la première hypothèse est celle d’un soulagement devant les vetos sino-russes à cause d’une impuissance manifeste[10]. La deuxième hypothèse est celle d’une volonté d’encourager les rebelles sans les armer suffisamment dans une guerre longue et subversive afin de paralyser le régime encore un temps et brider ainsi sa capacité de nuisance au Liban notamment. Enfin, la troisième hypothèse est celle qui consiste à considérer l’opposition restructurée comme une alternative satisfaisante qui mérite d’être encouragée jusqu’au renversement du régime.

En face, le régime dispose de quelques appuis non négligeables.

Les soutiens de Damas

Au Moyen-Orient

L’Iran

La thèse tellement appréciée de l’alliance sur une base religieuse entre l’Iran et la Syrie est absurde à bien des égards. D’abord, il n’y a pas de régime alaouite en Syrie. Il y a une minorité alaouite qui bénéficie parfois d’une proximité avec le régime, mais certainement pas de régime alaouite. L’ancien vice-président Abdelhalim Khaddam, longtemps figure incontournable du régime, n’appartient pas à cette communauté. Ensuite, rappelons qu’il n’y a pas non plus de proximité sur le plan doctrinal entre chiites duodécimains (Iran) et alaouites. L’alliance entre une république laïque et une république islamique est a priori étonnante. Elle est fondée sur une réalité géopolitique évidente entre 1979 et 1982 : la Syrie est isolée. Saddam Hussein se montre menaçant (avant d’entrer en guerre avec l’Iran), le président égyptien Sadate se rapproche d’Israël, la situation demeure conflictuelle avec la Turquie et Israël annexe le Golan en 1981 et envahit le Liban en 1982. Entourée de voisins plus ou moins hostiles, l’alliance avec l’Iran est presque naturelle. Cette alliance subit l’épreuve de la guerre du Liban[11], mais demeure solide. Aujourd’hui, si l’Iran fait preuve d’un certain pragmatisme, en tendant la main à l’opposition syrienne par exemple, la crise le fragilise et vient s’ajouter à l’épineux dossier du nucléaire.

Le 25 juillet 2011, un mémorandum d’entente a été signé sur la réalisation d’un gazoduc censé acheminer du gaz iranien via l’Irak et la Syrie vers la Méditerranée. Un projet ambitieux qui intervient alors que le projet européen Nabucco semble compromis, mais l’intensification de la guerre rend difficile sa réalisation.

La situation délicate de l’Irak

Le pouvoir en Irak est épars. En décembre 2011, la justice irakienne a lancé un mandat d’arrêt contre Tarek al-Hachémi, vice-président, accusé d’avoir fomenté des attentats à la tête d’un escadron de la mort destiné à tuer des officiels chiites. Al-Hachémi décide alors de s’enfuir au Kurdistan. Le Premier ministre Nouri al-Maliki a beau insister, le président de la région autonome du Kurdistan, Massoud Barzani, refuse de délivrer le fugitif aux autorités fédérales. Après une escale en Arabie Saoudite, le vice-président irakien est finalement accueilli par les autorités turques qui refusent de l’extrader. Cette affaire révèle une instabilité à deux niveaux : à l’échelle irakienne, elle est le symptôme de maux profonds. Les antagonismes religieux prennent une ampleur nouvelle, rappelant par certains aspects l’amère expérience libanaise. Il y aurait ainsi des tensions entre le Gouvernement al-Maliki, « dominé par les chiites », et des leaders sunnites frustrés. La question de la défiance kurde à l’égard du gouvernement central est un autre problème majeur. Cette défiance passe aussi par la signature de certains contrats avec des compagnies pétrolières (Exxon Mobil par exemple), sans l’accord de Bagdad. A l’échelle régionale, l’affaire révèle une certaine cacophonie. Al-Hachémi accuse l’Iran d’être derrière le conflit sectaire en Irak ; al-Maliki condamne l’ingérence turque et rejette tout processus menant à la chute du régime syrien ; enfin, Barzani semble s’être rapproché d’Ankara. Le gouvernement central apparaît ainsi comme un acteur parmi d’autres. Dans ce contexte, il ne faut pas négliger le potentiel de déstabilisation de la rébellion syrienne et des acteurs irakiens qui la soutiennent.

La Russie et la Chine

Quand les révoltes ont éclaté dans le monde arabe, certains opposants au régime russe ont appelé à un soulèvement analogue en Russie. Au moment de l’élection présidentielle (mars 2012), bien des commentateurs ont cru à une évolution significative de la position russe. Dans les deux cas, les attentes furent jusqu’ici vaines.

Dans le cadre du conflit israélo-arabe, l’alliance syro-soviétique était vitale pour Damas. En 1980, les deux pays signent un traité d’amitié et de coopération, tandis que les relations entre Moscou et Le Caire ne sont plus ce qu’elles étaient à l’époque de Nasser. A la fin de l’année 1982, l’arrivée au pouvoir d’Iouri Andropov permet à la Syrie de s’armer suffisamment pour reprendre la main au Liban après quelques échecs essuyés face à Israël. Après la chute de l’URSS, l’alliance se poursuit, notamment dans le cadre de la fourniture d’armes. Des hommes comme Evgueni Primakov (ministre des Affaires étrangères, puis Premier ministre) entretiennent cette relation. Quand Vladimir Poutine arrive au pouvoir en 2000, il ne prend pas tout de suite conscience de l’importance de la Syrie. Il ne se rend pas, par exemple, à l’enterrement de Hafez al-Assad (contrairement à Jacques Chirac). En 2005, la Russie efface 73% de la dette syrienne. De son côté, le président Bachar al-Assad convertit le port de Tartous en une base permanente pour les navires russes au Moyen-Orient. Outre les intérêts communs, nous pouvons aussi évoquer un sort commun aboutissant à un complexe obsidional : un entourage parfois jugé hostile.

La position russe renvoie à plusieurs éléments. L’alliance et les intérêts stratégiques (base navale, contrats) sont loin de constituer des facteurs explicatifs suffisants. D’abord, la stabilité est l’une des plus grandes obsessions russes. Moscou aurait sans doute préféré éviter une relation conflictuelle avec un pays de la région comme la Turquie. Ce n’est pas tant la volonté de voir se maintenir le régime baathiste qui meut la diplomatie russe que la crainte du développement de réseaux « terroristes » qui se sont déjà attaqués à son territoire par le passé. Toujours derrière le concept de stabilité, la coexistence interconfessionnelle et le sort des chrétiens de Syrie reviennent parfois dans les discours officiels. Ensuite, il y a aussi la crainte de toute configuration dans le domaine du gaz susceptible de léser les intérêts russes, même si les théories sont nombreuses et peu vérifiables. Enfin, la position russe s’explique aussi dans un rapport de force russo-atlantique. L’élargissement de l’OTAN, la guerre en Serbie, les révolutions colorées, le soutien apporté à la Géorgie durant la dernière guerre d’Ossétie du Sud, et plus récemment la guerre en Libye[12] sont autant de souvenirs qui entretiennent la plus grande vigilance.

La Chine partage cette vigilance. Elle partage aussi et surtout l’attachement au concept de non-ingérence[13] et de souveraineté nationale. Outre la dimension énergétique, parfois exagérée[14], l’économie chinoise a surtout besoin de stabilité. Mais la Chine va plus loin et ne se contente pas de s’aligner sur la position russe. Elle veut aussi apparaître comme un acteur constructif et actif au Moyen-Orient, comme le montre sa proposition de plan en 4 points, soutenu par le médiateur algérien Lakhdar Brahimi.

La crise syrienne et le voisin libanais

L’échiquier politique libanais a ceci de particulier qu’il offre souvent le spectacle de deux alliances qui se distinguent exclusivement par leur rapport au monde extérieur, qu’il s’agisse des liens avec le régime syrien, ou du concept de « résistance » (à Israël). Nous avons d’un côté le 14 Mars[15], et de l’autre le 8 Mars[16]. Depuis deux ans, avec l’arrivée de Nagib Mikati, c’est le 8 Mars qui domine un gouvernement décrit par ses détracteurs comme vassal de Damas. La réalité est évidemment plus complexe[17].

Quand la crise a éclaté, aussi bien le Premier ministre Nagib Mikati que le président Michel Sleiman ont promu une politique de neutralité destinée à préserver le Liban. Les tentatives de déstabilisation n’ont cependant pas manqué. La crise syrienne ne s’est pas invitée au Liban à l’initiative du régime de Bachar al-Assad, mais certains éléments du 14 Mars ont voulu offrir le Liban comme une base arrière aux rebelles syriens afin d’atteindre à la fois Damas, le gouvernement Mikati et le Hezbollah. A Tripoli, à Beyrouth, à Saïda, des groupes armés sont apparus, avec des discours parfois ouvertement anti-chiites, prêts à en découdre avec le Hezbollah. Celui-ci s’est gardé jusque-là de réagir, craignant une fitna[18], mais aussi une fragilisation de son processus de « libanisation »[19]. C’est dans ce climat tendu qu’auront lieu les élections de 2013.

Malgré la tentation de l’essentialisation[20], le caractère hétérogène des alliances doit nous rappeler que ces conflits sont avant tout politiques, même si l’instrumentalisation des pulsions anti-chiites par des prédicateurs comme al-Qardhaoui est un piège dans lequel un certain nombre de jeunes désœuvrés tombent trop facilement. L’autre piège consiste à invoquer les droits de l’homme pour menacer les droits des minorités, et certains slogans en Syrie justifient ce type de craintes.

La volonté de désarmer le Hezbollah rappelle à bien des égards le sort de l’OLP. Les résultats obtenus par la métamorphose de celle-ci poussent à la plus grande circonspection.

Adlene Mohammedi


[1] Georges Corm, Le Proche-Orient éclaté (1956-2012), Paris, 2012.

[5] David Commins, Islamic Reform: Politics and Social Change in Late Ottoman Syria (Studies in Middle Eastern History), Oxford University Press, 1990.

[6] On a pu entendre  néanmoins des extrémistes scander « les alaouites au cimetière, les chrétiens à Beyrouth ».

[7] La subtile distinction entre Frères musulmans et salafistes (souvent en retrait de la vie politique) ne doit pas faire oublier une alliance de circonstance qu’on peut observer en Tunisie où le gouvernement ferme les yeux sur certaines dérives, en Egypte où Frères et salafistes soutiennent ensemble le président Morsi, et en Syrie face au régime baathiste.

[9] Ce cofondateur du FPLP avec Georges Habache -dont il se sépare- est un allié de Damas.

[10] C’est la thèse de Bertrand Badie notamment.

[11] Entre 1983 et 1987, la milice Amal (proche de la Syrie) affronte le Hezbollah (proche de l’Iran). Les deux milices finissent par s’allier.

[12] L’intervention fut tolérée puis jugée illégale dans son application.

[13] Concept central en droit international, présent dans la Charte des Nations unies.

[14] Même si le conflit libyen et la partition du Soudan n’ont pas été bien perçus.

[15] Le 14 mars 2005, un certain nombre de mouvements dits anti-syriens (notamment le Courant du Futur de Saad Hariri [majoritairement sunnite]) ont organisé une manifestation pour réclamer la vérité sur l’assassinat de Rafic Hariri. S’en est suivie une alliance, dans le cadre de ce qu’on appelait à l’époque la « révolution du Cèdre », comprenant le courant de Michel Aoun -qui a vite pris ses distances-, mais aussi les Forces libanaises menées par Samir Geagea, le Parti socialiste progressiste du Druze Walid Joumblatt -dont le départ a contribué à faire chuter le gouvernement Hariri en 2011-, etc. Cette alliance est classiquement associée au régime saoudien et aux Etats-Unis.

[16] Le 8 mars 2005, un certain nombre de partis politiques proches de la Syrie (Hezbollah [majoritairement chiite], Marada [maronites du nord], Amal [majoritairement chiite], PSNS [Parti syrien national social] …) ont organisé une manifestation pour défendre la « résistance » menée par le Hezbollah au sud et pour dénoncer les ingérences occidentales. Cela a donné lieu à une alliance qui transcende les communautés et qu’on retrouve aujourd’hui autour du Hezbollah et du bloc de Michel Aoun. Cette alliance est souvent associée aux régimes syrien et iranien.

[17] Le gouvernement n’est pas si homogène qu’on veut bien le dire, notamment parce que le parti de Walid Joumblatt, notoirement hostile à Damas depuis quelque temps, y participe.

[18] Guerre civile au sein de la communauté musulmane.

[19] En d’autres termes, la crainte de passer pour le bras armé d’un acteur extérieur, accusation récurrente qu’il subit.

[20] Dans une France laïque, le caractère exotique du prisme religieux est hélas souvent tentant.

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