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Pour une lecture profane des conflits

Araprism était présent à la conférence de Georges Corm à la Sorbonne le 13 décembre 2012, dans le cadre du cycle des conférences-débats Méditerranée et monde arabe. L’occasion de présenter son dernier essai.

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Né en 1940 en Egypte, Gorges Corm est probablement l’un des penseurs libanais les plus influents de sa génération. Juriste, historien, professeur et ancien ministre, autant d’occasions d’expérimenter des idées revigorantes, des idées profondément républicaines. Il en a été question lors de cette conférence.

Georges Corm commence par rappeler sa cordiale querelle avec Régis Debray. « Tu sous-estimes Dieu », dit le second. « Toi, tu le surestimes », lui rétorque le premier. Il rend ensuite hommage à Lotfallah Soliman, dont le livre Pour une histoire profane de la Palestine lui a inspiré le titre Pour une lecture profane des conflits.

« Profane ». Sans caractère sacré ou religieux, mais aussi au-delà des analyses émotionnelles rendant difficile toute nuance. Un point d’abord sur le cadre épistémologique.

Cinq pièges à éviter

Le flou dans le vocabulaire employé

Le concept de « communauté des nations », ou de « communauté internationale », associé parfois à une résolution du seul Conseil de sécurité des Nations unies (et non de l’Assemblée générale), est une manipulation grossière.

Georges Corm déconseille aussi l’utilisation abusive des termes « Occident » et « Orient ». Cela rappelle la critique que faisait Gilles Deleuze aux « nouveaux philosophes » qui procédaient, selon lui, « par gros concepts, aussi gros que des dents creuses ». D’abord, ce n’est pas pertinent car ce n’est pas pratique : il est difficile de classer des pays comme la Turquie ou le Japon. Ensuite, ces « méga-identités » qui se substituent aux sentiments nationaux poussent à des associations hâtives entre « valeurs » et notions géographiques : Occident « judéo-chrétien », Orient « arabo-musulman ». Ces adjectifs ne renvoyant à aucune réalité historique.

Un vocabulaire aseptisé

« Guerre de basse intensité », « guerre propre », « dommage collatéral » sont autant de concepts qui empêchent une description froide de la réalité. L’auteur note l’utilisation abusive du mot « frappe » (qui rappelle la gifle que donne un adulte à un enfant), au détriment du mot « bombardement », autrement plus juste. Nous parlons aussi d’ « hyperpuissance » (concept que l’on doit à Hubert Védrine) pour ne pas parler d’ « impérialisme ».

Ce vocabulaire aseptisé s’accompagne d’expressions toutes faites trahissant un deux poids deux mesures. Les fameuses ambitions russes d’accéder aux « mers chaudes » choquent davantage que les ambitions britanniques ou américaines pourtant plus géographiquement discutables. Les ambitions chinoises suscitent le même désarroi.

La cause unique

Un conflit est complexe. Les éléments anthropologiques sont souvent exagérés au détriment d’une analyse multifactorielle. Tout ne peut s’expliquer par des éléments ethnico-religieux. Il faut aussi se méfier de belligérants qui peuvent s’adapter à l’opinion selon ses attentes. De plus, aucune communauté n’est homogène, et les chefs de guerre qui s’expriment en son nom représentent parfois une minorité. Georges Corm prend l’exemple du Front libanais pendant la guerre civile, qui était loin de représenter la majorité de la communauté chrétienne.

La négation des ambitions

Les passions humaines ne devraient pas être oubliées. Elles sont d’autant plus importantes qu’une guerre est souvent l’occasion d’une remise en cause des structures sociales et des leaderships traditionnels, ce qui laisse place à de nouvelles ambitions.

Des cadres de perception peu analysés

Georges Corm insiste ici sur le concept de mémoire. Il cite un ouvrage incontournable de Maurice Halbwachs, Les cadres sociaux de la mémoire, où il est notamment question de « mémoire collective ». Georges Corm croit davantage au choc des mémoires historiques qu’au « choc des civilisations ». La mémoire, perçue comme une simplification de l’histoire, permet un cadre de perception rigide. Au Moyen-Orient, la question de la perception est inévitable. Qu’observe-t-on lorsque l’on étudie cette région ? L’islam ? Les communautés religieuses ? Les Etats ?

Une fois ces précautions prises, nous pouvons passer aux applications.

Trois applications

La question palestinienne

Il est question ici de quelques rappels salvateurs. Prenons la Déclaration Balfour de 1917 par exemple. Voilà un document surréaliste adressé par un ministre britannique à Lord Lionel Walter Rothschild, considéré comme représentant une communauté ou un peuple -à travers la Fédération sioniste-, dans lequel un foyer national juif en Palestine est promis. Si un certain nombre d’arguments politiques et géopolitiques (contexte de guerre mondiale et de rapport de force avec la France) peuvent expliquer la démarche, elle annonce la prétention religieuse d’un Etat dont la naissance ne peut être dissociée de la mémoire traumatique européenne. Au-delà, des analogies avec des conquêtes plus anciennes peuvent être faites : les Boers en Afrique australe, tout comme les Puritains en Amérique percevaient déjà les terres acquises comme des « terres promises ». Il est donc inutile d’exagérer le rôle du « lobby juif », concept dont l’utilisation abusive peut cacher un certain antisémitisme. Georges Corm distingue d’ailleurs cet antisémitisme -qui impliquait une séparation entre peuples aryens et peuples sémites- de l’antijudaïsme théologique longtemps pratiqué par l’Eglise. Davantage qu’un lobby, une certaine lecture de l’histoire de l’Amérique et une instrumentalisation des textes religieux (l’Ancien Testament notamment) peuvent expliquer une certaine insensibilité à l’égard de la souffrance palestinienne.

En face, côté arabe, Israël fait resurgir la croisade dans la mémoire, nourrissant une martyrologie. En 1974, Arafat rêve d’une Palestine où vivraient ensemble juifs, chrétiens et musulmans. Mais ce rêve est vite noyé à mesure que la lecture religieuse se développe. Après l’incendie de la mosquée d’al-Aqsa en 1969, une conférence « islamique » est organisée. La référence à la religion vient se substituer au nationalisme.

L’islam

L’idée d’un « dialogue entre les civilisations », qu’on retrouve autant à l’ONU que dans certains milieux intellectuels, n’est séduisante qu’en apparence. Deux raisons expliquent la méfiance de l’auteur : d’abord, la volonté de les voir dialoguer est une manière de reconnaître leur importance. Ensuite, cela suppose des positions figées. Qui pour parler au nom de « l’islam » ? Les wahhabites ? Les chiites ? Dialogue ou pas, on admet une catégorie que les non-alignés (Nasser, Nehru, Tito …) ignoraient. Contre l’URSS, l’islam était déjà instrumentalisé. Souvenons-nous du djihad en Afghanistan (les croyants contre les athées) dont les conséquences sont encore visibles aujourd’hui. De même, Israël s’exprime parfois au nom des juifs européens (français par exemple).

La diversité à l’intérieur des communautés

Le Liban est probablement le meilleur exemple d’une lecture considérant les communautés comme des blocs monolithiques, ce que la réalité contredisait à l’époque de la guerre, ce que la réalité continue de contredire aujourd’hui. Que valait la parole d’un Raymond Eddé, leader chrétien modéré, devant celle d’un leader phalangiste censé parler au nom de toute la communauté chrétienne, ou tout du moins de tous les maronites ? Aujourd’hui encore, la tentation d’associer une communauté à une alliance politique est grande. Mais que faire des chiites qui combattent le Hezbollah ? Que faire de l’alliance entre celui-ci et le général Michel Aoun ? Que faire des sunnites qui les préfèrent au clan Hariri ?

Trois grands alliés de la plus grande puissance mondiale se définissent par la religion : Israël, le Pakistan et l’Arabie saoudite. L’esprit républicain, qui a séduit et qui s’est étendu, semble délaissé au profit d’un prisme religieux maladroitement abordé. « Les chrétiens », « le lobby juif », « l’axe chiite », autant de concepts creux qui donnent l’illusion de la profondeur. C’est bien une déconstruction derridienne que propose Georges Corm, y compris des traumatismes de la mémoire.

Adlene Mohammedi

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