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Politique

La question palestinienne dans le dédale de la crise syrienne

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A gauche, Yasser Arafat ; à droite, Hafez al-Assad.

Parmi les multiples analyses qui ont porté sur la crise syrienne, assez peu se sont concentrées sur la question palestinienne. Associé le plus souvent au fameux « printemps arabe » peu convaincant, au dossier du nucléaire iranien et à l’équilibre précaire qui prévaut au Liban, le conflit syrien mériterait largement d’être appréhendé sous l’angle du contexte israélo-palestinien.

Inutile de crier à la « théorie du complot ». L’image du monstre sanguinaire qui massacre sa population ne serait-elle pas déjà la plus grotesque des « théories du complot », si tant est que ce concept ait une quelconque pertinence ? Si Damas, comme bien des régimes arabes si ce n’est la totalité, brandit parfois la question palestinienne comme un étendard commode pour justifier son maintien et ses abus, nous aurions tort de tomber dans l’excès inverse en la niant complètement.

Il est de bon ton de décrire le régime syrien comme une sorte de garantie de statu quo pour Israël, éloignant ainsi la thèse d’une volonté israélienne de voir Bachar al-Assad écarté du pouvoir. Cette idée est fondée sur un argumentaire très faible : la Syrie ne fait pas la guerre à Israël, et ce malgré l’occupation et l’annexion par celui-ci du plateau du Golan ; la « frontière » israélo-syrienne n’est donc pas source d’inquiétude pour Israël ; le maintien du régime syrien est donc une garantie satisfaisante pour Israël. Rien n’est moins sûr.

L’absence de véritable front syrien est une question de bon sens. Aucun pays de la région n’est en mesure d’affronter efficacement l’armée israélienne. Forcée d’admettre cette cruelle réalité, la Syrie a dû pallier sa faiblesse de deux manières : en se rapprochant de l’Iran dès 1979, non pas pour constituer un axe chiite fantasmé, mais pour se protéger des trois voisins hostiles de l’époque qu’étaient l’Irak de Saddam Hussein, la Turquie et Israël, approché par l’ancien allié égyptien ; en soutenant les deux acteurs qui perturbent le plus Israël que sont le Hamas palestinien et le Hezbollah libanais. A défaut d’allié arabe, l’Iran ; à défaut de capacité de confrontation, la subversion. Le statut de « meilleur ennemi » d’Israël mérite donc d’être relativisé.

Après les guerres israélo-arabes, notamment celles de 1967 et 1973, l’un des objectifs majeurs d’Israël a été de conquérir la paix avec les différents Etats arabes voisins et d’entretenir avec eux des relations bilatérales paisibles. Ce fut chose faite avec l’Egypte en 1979. En 1982, après l’invasion israélienne du Liban, le Premier ministre Menahem Begin réclama au président libanais fraîchement élu Bachir Gemayel –que les Israéliens avaient largement soutenu– des négociations susceptibles d’aboutir à un accord analogue au traité israélo-égyptien. Mais Bachir Gemayel, assassiné avant même de prêter serment, ne pouvait donner de telles garanties sans un consensus sur la scène politique de son pays. En 1994, c’est avec la Jordanie qu’un traité de paix fut signé. Après son élection en 1999, Ehud Barak voulait faire de la paix avec les Syriens un dossier prioritaire, pouvant compter sur la médiation américaine. Intransigeant, le président Hafez al-Assad exigeait un retour aux frontières du 4 juin 1967 comme condition sine qua non ; en d’autres termes, la restitution du plateau du Golan. Mais craignant d’être affaibli politiquement, et souhaitant conserver des territoires autour du Lac de Tibériade, Barak ne put se résoudre à accepter la condition syrienne. La médiation du président Bill Clinton en 2000 fut donc vaine, tout comme le sera celle du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan huit ans plus tard.

La paix avec les Etats arabes voisins est considérée par Israël comme un raccourci dans le règlement de la question palestinienne. Peut-être serait-il préférable de parler de liquidation, et non de règlement, de la question palestinienne. En effet, plus les Palestiniens seront seuls, plus ils seront désarmés devant une situation qui empêche l’émergence d’un Etat palestinien viable : la colonisation de la Cisjordanie et le statut de Jérusalem apparaîtraient comme des détails insignifiants devant l’énorme édifice que constituerait une paix israélo-syrienne ou israélo-libanaise. A ce stade de l’article, deux objections tout à fait légitimes peuvent nous être opposées : d’abord, les Etats arabes voisins se sont-ils concrètement intéressés à la cause palestinienne ? Ensuite, la chute du régime syrien entrainerait-elle nécessairement une paix israélo-syrienne ?

A la première question, nous serions tentés de répondre « non ». Ceux qui s’intéressent à l’histoire de cette région, et notamment celle de la guerre du Liban (1975-1990), connaissent l’hostilité que pouvait susciter la résistance palestinienne[1]. Cependant, à sa manière, le régime syrien était jusque-là incontestablement  l’acteur étatique le plus actif face aux Israéliens : du soutien au Hezbollah libanais à l’accueil d’organisations palestiniennes –le FPLP[2]-Commandement général, puis le Hamas. Pour ce qui est de la seconde objection, s’il est vrai que rien ne laisse prévoir un accord israélo-syrien en cas de changement de régime, et que la multiplication de mouvements radicaux ne fait a priori pas l’affaire d’Israël, la crise syrienne peut lui être à bien des égards profitable. Rapportée par le quotidien Yediot Aharonot le 21 février 2013, l’autorisation des forages de pétrole sur le plateau du Golan n’est peut-être pas sans lien avec la situation syrienne. Mais au-delà de la question énergétique, souvent reprise dans une partie de la presse arabe, la crise syrienne peut offrir à Israël des perspectives tout à fait satisfaisantes sur le plan politico-sécuritaire : un Hezbollah isolé et déstabilisé ; un Hamas –qui a déjà tourné le dos au régime syrien pour se rapprocher davantage du Qatar[3]– susceptible de suivre l’exemple du Fatah de Yasser Arafat, appelé donc à devenir moins subversif.

Tous les ennemis du régime syrien peuvent ainsi miser sur l’oxymore que pourrait représenter la crise syrienne : un chaos apaisant. Un chaos qui pourrait servir à lisser la région, à permettre la victoire de l’axe de la « modération » –mené par les pays du Golfe– sur l’axe de la « résistance » –mené par Téhéran et Damas. Concernant le conflit israélo-palestinien, l’apaisement prendrait la forme de la marginalisation, voire de la disparition de la question palestinienne dans l’absence de pression sur Israël. Le rêve d’un Moyen-Orient paisible et florissant vaut bien que l’on sacrifie la cause palestinienne, peuvent se dire certains. Israël a donc plus à gagner qu’à craindre de la crise syrienne –les chiites, les alaouites, voire les chrétiens, semblent constituer des cibles prioritaires[4].

Adlene Mohammedi


[1] Le régime syrien lui-même a combattu l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) au Liban.

[2] Front populaire de libération de la Palestine. Le FPLP-Commandement général est dirigé par Ahmed Jibril. Celui-ci aurait contribué à convaincre Damas d’accueillir le Hamas.

[3] Dès février 2012, l’ancien Premier ministre Hamas Ismaël Haniyeh a déclaré son soutien à l’opposition syrienne.

[4] Outre la multiplication des discours anti-chiites, rappelons ce slogan scandé par des opposants au régime dès le début des affrontements : « les alaouites au cercueil, les chrétiens à Beyrouth ».

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