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Billets d'humeur

La République et ses Arabes

Manif Gaza AFP

AFP / KENZO TRIBOUILLARD

 

Entre les excès d’enthousiasme à l’occasion de la prestation de l’équipe nationale d’Algérie lors de la coupe du monde de football et les récentes manifestations de solidarité à l’égard du peuple palestinien, la sacro-sainte « République » semble questionnée. Nous assisterions au triomphe du « communautarisme ».

L’usage des guillemets n’est pas là pour minimiser l’importance de la question du vivre-ensemble, mais pour inciter à la parcimonie. Un concept est telle une pâte que l’on malaxe : à le faire trop longtemps et sans nuance, on finit par obtenir un objet difforme.

La « République » est à la fois un régime politique et un idéal de coexistence. Une sorte de contrat par lequel l’individu émancipé –notamment par l’école– accède à la citoyenneté. L’individu est ainsi amené à transcender sa condition première pour atteindre « l’universalisme républicain ». Tout comme on atteint le nirvana en se libérant de ses désirs, la « République » exige de ses membres qu’ils se dépouillent des particularismes qui empêchent de penser le bien commun.

Tandis que l’idée d’une « France en danger » renvoie à un ennemi extérieur, celle d’une « République en danger » évoque une faille dans le ciment qui fait société. Une faille qui ne résulte pas seulement d’une méfiance entre différentes communautés, mais aussi d’une défiance vis-à-vis de cette « République ». Une appartenance sans adhésion. « La France ? Une pièce d’identité, rien de plus. » Entre des juifs qui lui reprochent la collaboration, des immigrés qui lui reprochent la colonisation, des « Pieds-Noirs » qui lui reprochent la perte de l’Algérie, des harkis qui lui reprochent leur abandon, et bien d’autres encore, le lien devient ténu.

Mais la notion de « République » est aussi fragile d’un point de vue épistémologique. A quoi peut-elle bien renvoyer quand tout le monde se dit « républicain » ? En effet, dès lors que le champ républicain se confond avec le champ politique –même le Front national ne cesse de se référer au général de Gaulle–, l’adjectif ne permet plus de se distinguer. Il révèle au contraire une classe politique qui tourne à vide : « ordre républicain » ; « valeurs républicaines » ; « pacte républicain » ; « front républicain » deviennent autant de concepts creux et inopérants. Sur la scène politique, l’idée républicaine aurait pu prendre un nouveau souffle avec les débats sur la construction européenne puisque certains ardents défenseurs de la souveraineté nationale brandissaient précisément l’étendard de la « République ». Nous pouvons citer ici feu Philippe Séguin et Jean-Pierre Chevènement. Seulement, force est de constater que des personnalités tout à fait extérieures au courant dit « souverainiste », à l’instar du Premier ministre actuel, chérissent aussi l’adjectif « républicain ». Adjectif qui a d’autant moins de sens qu’il souligne des problèmes qui se posent presque de la même manière dans des systèmes non-républicains. Pour ne prendre que l’exemple le plus récent, le débat sur la Charte des valeurs québécoises lancé par le Parti québécois (PQ), au pouvoir au Québec jusqu’à sa cuisante défaite en avril dernier, reprenait des éléments identiques à ceux des débats français. Il s’est agi de laïcité, ainsi que de « signes ostentatoires » –concept qui a suscité autant de railleries au Québec qu’il en avait suscité en France–, la communauté musulmane étant la principale communauté visée dans les deux cas. On ne saurait cependant nier une différence notable : si l’autre grand parti politique québécois (le Parti libéral québécois) a affiché son hostilité au projet, peu de voix s’élèvent en France pour défendre le droit d’arborer ces fameux « signes ostentatoires ». Cela pousse à deux conclusions : la première consiste à comparer la « République » à « l’exception culturelle » française. Une manière de cultiver une différence pas toujours évidente. La seconde consiste à se demander si le « communautarisme musulman » n’est pas devenu l’unique thème permettant de donner sens à un concept-valise. Comme si l’unique mal de la « République » était ce « communautarisme musulman » porteur de repli, d’intégrisme et d’antisémitisme. Ce dernier, récemment brandi comme la plus grande menace que doit affronter la « République », ne serait plus l’apanage de « l’extrême droite ». Mieux, en visant l’immigration et l’islam, le Front national –jadis exclu du champ républicain– serait devenu le rempart idéal contre l’antisémitisme et le parti républicain par excellence.

Quand les matchs de l’équipe d’Algérie de football suscitent plus d’enthousiasme que ceux de l’équipe de France, la question de l’appartenance et de l’identité se pose forcément. Pour beaucoup de binationaux ou de Français d’origine algérienne, il est hélas incontestable que la France n’est qu’un mal nécessaire. Certains jeunes, récemment islamisés, évoquent même l’idée d’une nouvelle Hégire : suivant l’exemple du prophète qui a fui La Mecque pour Médine, quitter ce pays de « mécréants » pour un pays musulman. Ils sont là sans être là et ils rejettent une société qui les rejette. Le « qui a commencé ? » importe peu une fois la séparation consommée, et une « République » ne peut prospérer en identifiant comme unique menace à sa survie une minorité d’une minorité.

Si certains sont allés jusqu’à interdire l’utilisation « ostentatoire » (décidément !) de drapeaux étrangers (le maire de Nice), les manifestations de soutien au peuple palestinien ont suscité plus de réactions hostiles que les excès des supporters de l’équipe d’Algérie. Pour certains commentateurs, l’équation est simple : la critique d’Israël cache une nouvelle forme d’antisémitisme ; et c’est cet antisémitisme, ainsi qu’une volonté « d’importer » un conflit lointain, qui menacent le vivre-ensemble « républicain ». Cette lecture, séduisante en apparence car bien ficelée, est bancale pour deux raisons : d’abord, l’esprit de ces manifestations est précisément, à bien des égards, « républicain ». Des citoyens français de tous âges, de toutes origines et de toutes classes sociales ensemble pour manifester leur indignation devant des atrocités impunément commises, c’est aussi en partie au nom de « l’universalisme républicain ». Ensuite, en brandissant la lutte contre l’antisémitisme comme la nouvelle religion républicaine, on s’abstient d’élargir le spectre des dangers. En effet, une partie de la communauté juive de France entretient un rapport malsain à Israël. Cela va du rôle ambigu du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), qui apparaît comme une véritable ambassade bis d’Israël, au rôle de certains « élus de la République ». Comment peut-on être à la fois « représentant de la Nation » –député– et agir ostensiblement pour le compte d’un Etat étranger, notamment en conseillant son Premier ministre ? Il s’agit en l’occurrence de Meyer Habib, un proche de Benjamin Netanyahu. Quand le viscéral s’installe au sein des institutions, il devient absurde de reprocher à une partie de la société sa solidarité avec un peuple martyr.

La « République » souffre de ceux qui veulent s’en extraire, mais aussi de ceux qui veulent la détourner.

Adlene Mohammedi

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