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Politique

Les enseignements de l’élection tunisienne : au-delà de la défaite d’Ennahda

Le résultat des élections tunisiennes ne peut se résumer à une victoire des « laïcs » (Nidaa Tounes) et une défaite des « islamistes » (Ennahda). Au risque de gâcher la fête en bousculant ce portrait tronqué, il convient d’apporter des éléments d’analyse susceptibles d’aider à mieux saisir la réalité tunisienne.

Ghannouchi-Essebsi

A gauche, le président d’Ennahda Rached Ghannouchi ; à droite, le président de Nidaa Tounes Béji Caïd Essebsi

Le phénomène Nidaa Tounes

Nidaa Tounes (« L’Appel de la Tunisie ») est d’abord l’affaire d’un homme : Béji Caïd Essebsi. Un homme de 88 ans qui a servi plusieurs fois en tant que ministre sous Habib Bourguiba, premier président de la République tunisienne indépendante. Après le déclenchement du processus révolutionnaire qui pousse à la chute du président Ben Ali, Essebsi prend la tête d’un gouvernement provisoire. Fin 2011, la victoire d’Ennahda à l’élection de l’Assemblée nationale constituante (ANC) permet la formation du fameux gouvernement de la « Troïka », coalition menée par Ennahda. Le pari des islamistes d’Ennahda de gouverner avec deux formations que l’on a tendance à classer au centre-gauche[1] d’un échiquier politique qui reste à définir n’empêche pas une forte opposition de se manifester aussi bien dans l’Assemblée que dans la rue tunisienne. Les assassinats de deux figures de la gauche tunisienne (Mohamed Brahmi et Chokri Belaïd), le rejet du premier projet de constitution en juin 2013 et la situation économique catastrophique expliquent en grande partie l’hostilité suscitée par la « Troïka ». Entre l’hostilité à l’intérieur et le sort que connaît l’islam politique en Turquie (manifestations) et en Egypte (coup d’Etat), Ennahda et ses alliés du gouvernement sont encouragés à faire preuve de la plus grande prudence. Au début de l’année 2014, la nouvelle constitution –probablement la plus ambitieuse du monde arabe– est promulguée et un gouvernement de technocrates se met en place en attendant ces dernières élections.

Profitant de cette hostilité à l’égard d’Ennahda et de ses alliés, et bénéficiant d’une certaine popularité, Béji Caïd Essebsi décide de lancer son mouvement politique avec un mot d’ordre qui se veut inclusif : « la patrie avant le parti ». Lancé en 2012, Nidaa Tounes apparaît vite comme la principale alternative aux islamistes et attire de nombreux démocrates et progressistes, à l’image de son secrétaire général, l’ancien syndicaliste Taïeb Baccouche. Seulement, le mouvement s’avère aussi inclusif pour des éléments de l’ancien régime qui y voient un moyen idéal de revenir sur la scène politique tunisienne. Pour ses adversaires, Nidaa Tounes est une machine à recycler des anciens RCDistes[2], dotée d’une vitrine présentable, avec à sa tête un ancien proche de Bourguiba. Hostile à toute épuration, Essebsi a combattu un article de la loi électorale qui prévoyait l’exclusion politique des anciens cadres du RCD. Cette exclusion n’est finalement pas retenue, au grand dam des adversaires les plus farouches de l’ancien régime. En bon juriste, Essebsi invoque l’égalité citoyenne entre les Tunisiens. Mais l’argument ne tient plus quand ces anciens cadres reprennent d’anciennes méthodes (intimidations, corruption, népotisme, etc.)

D’Ennahda à Nidaa Tounes, que reste-t-il de la « Révolution » ?

Il n’est pas question de noircir le tableau. Ce que le peuple a fait entre 2010 et 2011, il est difficile de le défaire. L’époque du peuple craintif face à un régime tout-puissant est bien révolue. Pour être plus précis, la peur ne se présente plus sous une forme verticale mais horizontale. Avec l’insécurité que connaît désormais le pays, la tentation de l’ordre est grande. A cette tentation de l’ordre s’ajoute un certain désenchantement qui s’est exprimé à la fois par l’abstention et par le « vote utile ». Beaucoup voient dans la nouvelle configuration bipolaire (Ennahda versus Nidaa Tounes) un signe d’équilibre et de stabilisation de la vie politique tunisienne. Mais fait-on la « Révolution » pour avoir un échiquier politique « équilibré » ? Ce duel entre Nidaa Tounes et Ennahda donne l’image d’une volonté de « normalisation » postrévolutionnaire.

L’analogie avec la situation égyptienne est facile mais tentante. Si l’armée n’a pas la même importance en Tunisie, et si la crise politique n’y a pas atteint le même niveau, deux points communs majeurs peuvent être rappelés : l’échec des Frères musulmans au pouvoir et l’arrivée d’un homme providentiel pour sauver le pays de leurs méfaits (al-Sissi en Egypte et Essebsi en Tunisie). Ce tableau caricatural se présente néanmoins sous une forme plus délicate et moins sanglante en Tunisie : les deux camps s’y montrent plus sages. Là où les Frères musulmans en Egypte se sont montrés quelque peu voraces, Ennahda a su brider son appétit ; là où al-Sissi les a délogés par la force, Essebsi leur tendra peut-être la main.

Un recul de l’islam politique ?

Ennahda n’est pas le grand perdant de cette élection. Si le Front populaire –qui se présente comme garant du processus révolutionnaire– se maintient à un niveau correct, certains élus de gauche –victimes de la stratégie de Nidaa Tounes– se retrouvent évincés de l’Assemblée. Entre l’échec du gouvernement de la « Troïka », le contexte régional et l’énorme machine hétérogène que constitue Nidaa Tounes, Ennahda aurait pu essuyer une plus grande défaite. En effet, le parti arrive en tête dans une bonne partie du sud tunisien (Gafsa, Gabès, Tataouine, Tozeur), mais aussi dans l’une des deux circonscriptions de la deuxième ville du pays : Sfax.

Paradoxalement, si le parti Ennahda semble bien ancré dans une partie du territoire tunisien, ses adversaires lui opposent souvent l’identité tunisienne. Victime du caractère réticulaire de sa famille (les Frères musulmans), on reproche souvent à Ennahda son manque de « tunisianité ». En l’identifiant à un réseau, on lui oppose le territoire. Et le chef d’Ennahda Rached Ghannouchi semble enclin à jouer le jeu, à se conformer au modèle tunisien, parallèlement à une évocation récurrente du modèle turc. C’est du moins ce qu’il laisse transparaître. Bien que les familles aussi bien religieuses que politiques soient différentes, cela rappelle la situation du Hezbollah dont on a évoqué la « libanisation ». Tandis qu’Ennahda est sommée d’adapter son discours religieux à la réalité tunisienne, Essebsi n’a pas hésité à islamiser quelque peu son discours –en récitant de temps à autre des extraits du Coran– afin de bien montrer que ses adversaires n’avaient pas le monopole de l’islam.

Quels partis pour quelle patrie ?

Grand vainqueur de ces élections, et candidat favori aux présidentielles du mois prochain, les hypothèses qui s’offrent à Béji Caïd Essebsi sont néanmoins limitées.

Première hypothèse : une alliance, incluant ou non le Front populaire, excluant Ennahda. Avant les élections, c’était l’hypothèse qu’Essebsi avait évoquée : « je gouvernerai avec ceux qui partagent mes valeurs », avait-il dit à la télévision. Cette hypothèse lui confère une courte majorité.

Deuxième hypothèse : un gouvernement d’union nationale. Cette union nationale risquerait d’être boycottée par le Front populaire, mais un certain nombre de « petits » partis envisagent la chose. Convaincre l’ensemble de Nidaa Tounes constitue la première difficulté.

Troisième hypothèse : une alliance avec Ennahda, incluant d’autres acteurs, mais sans aller jusqu’à l’union nationale. Une partie de Nidaa Tounes –la plus progressiste– pourrait quitter le mouvement et grossir les rangs d’une opposition de gauche. Nous aurions ainsi une nouvelle bipolarité : ce qui reste de Nidaa Tounes et Ennahda d’un côté ; de l’autre, une opposition de gauche allant des progressistes de Nidaa Tounes au Front populaire.

Au-delà de ces hypothèses, ces élections dépassent largement la question de l’islamisme et de la laïcité. Ennahda et une large partie de Nidaa Tounes constituent en réalité un vaste parti de l’ordre. Que cet ordre soit religieux ou qu’il s’apparente à l’ancien régime, c’est la souveraineté populaire chèrement conquise qui pourrait être menacée.

Adlene Mohammedi

[1] Le Congrès pour la République (CPR) du président de la République Moncef Marzouki et Ettakatol (Forum démocratique pour le travail et les libertés) du président de l’Assemblée nationale constituante Mustapha Ben Jaafar.

[2] Référence au Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) de Ben Ali.

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