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Billets d'humeur

De la naissance du panafricanisme à l’« afrollusion »

Le panafricanisme est dans les discours, les débats, les universités, sur les réseaux sociaux ou dans les médias, très à la mode. Une mode qui perdure et nourrit les phantasmes d’une jeunesse soumise, impuissante et frustrée par son incapacité à se faire entendre par une oligarchie ploutocratique alliée à des firmes étrangères et complice du sous-développement d’un continent richissime. Qui rejette cette idée rejette la révolution, le principe caduc d’une solidarité de couleur, d’une communauté africaine globale, le sacrifice nécessaire et louable des anciens et des héros du continent, l’union des Noirs et donc l’émancipation d’un peuple d’ébène presque divinisé.

Monument Dakar

Monument de la Renaissance africaine, Dakar

 

Ce projet social, culturel et politique visant à unifier les peuples d’Afrique et de sa diaspora pour un avenir commun et radieux est finalement indépassable dans l’esprit de nombreux jeunes tiraillés entre une admiration maladive pour l’Occident (sa société de consommation) et la fidélité à un continent sacrifié sur l’autel d’une jungle capitaliste bénéficiant à certains de ses enfants adeptes des paradis fiscaux et des villas azuréennes. L’utopie d’une Afrique unie qui pourrait lutter dignement, faire profiter ses peuples de ses incommensurables ressources, prendre sa place dans le concert des nations, remporter des batailles et finalement réparer l’injuste histoire d’un monde où les vainqueurs exploitent et ne partagent pas, donne à ses supporteurs une posture rebelle contrastant avec la fascination servile que beaucoup éprouvent pour les biens importés des économies dominantes et le bling-bling des millionnaires de Babylone. Entre un clip de Rihanna et un discours de Kémi Séba, une envie de KFC et le riz familial quotidien, un poster du messie Messi et un cierge ou un tapis de prière, un t-shirt représentant Thomas Sankara et une casquette NYC, la condamnation systématique des valeurs des sociétés occidentales sur les réseaux sociaux et un mimétisme presque excessif dans la vraie vie, la majeure partie de la jeunesse lettrée et urbaine du continent ou de la diaspora vit ses contradictions, son style de vie occidentalisé se mixant à des discours la rattachant à une Afrique mythifiée, glorifiée et fossilisée à l’âge de Soundiata Keïta ou de Chaka Zulu. Mythifiée, dis-je, car cette Afrique a, malgré elle, été créée et imaginée loin de ses côtes par des hommes politiques et des intellectuels à mille lieues des réalités locales, par le désir de combler un vide identitaire imposé par la déportation et l’esclavage ou même parfois par calcul de la part même des maîtres américains. En effet, parallèlement à l’abolition progressive de la traite négrière puis de l’esclavage au XIXe siècle et la montée en puissance d’un racisme « scientifique » ainsi que d’une colonisation progressive, la perspective d’un retour aux racines d’un passé voulu brillant a germé dans l’imagination d’intellectuels. En ce temps, les Noirs des Amériques libérés de la contrainte esclavagiste mais toujours écrasés par des sociétés racistes, colonisés ou sous pression étrangère directe, virent germer en eux l’idée du retour sur la Terre-Mère de leurs ancêtres. Ce « retour » imaginé par quelques Noirs entrait en résonance avec la prise de conscience par certains Blancs de la menace d’une sédentarisation et d’une autonomisation de ces indésirables : que fallait-il faire de tous ces misérables au chômage et souvent majoritaires dans de nombreuses localités ? Les mettre à l’écart en les écrasant ou les faire partir loin.

L’American Colonization Society, alimentée par cette crainte d’un « péril noir », est ainsi fondée en 1817 par des membres de l’intelligentsia blanche américaine afin de diminuer le nombre de Noirs grâce à leur déportation au Liberia actuel. Une minorité agissante de Noirs partage alors et partagera longtemps le constat de l’urgence d’une séparation raciale. Naturellement, l’Afrique devient la terre sainte d’un certain nombre d’utopistes fréquemment influencés par la religion. Rapidement, l’Atlantique se change en mer Rouge, le peuple noir en Hébreux. En traversant l’océan, tout devait redevenir beau et pur. Plus de lynchages, de coups, de pauvreté. Or, ces Noirs des Amériques, à l’instar d’Edward Wilmot Blyden (1832-1912), d’Anténor Firmin (1850-1910), de W.E.B. Dubois (1868-1963) ou encore du célèbre Marcus Garvey (1887-1940), pour ne citer qu’eux, coupés de leurs racines et de l’histoire de leurs origines, bien souvent métissés par le viol, aux ancêtres vendus comme du bétail (par des puissances africaines, faut-il le rappeler), culturellement détruits et reconstruits sans références authentiquement africaines, avaient de nombreuses raisons de croire à l’existence d’un « monde noir » soudé par l’histoire de l’exploitation. Cela n’empêchera toutefois pas les Afro-descendants des Amériques de retour en Afrique d’exploiter les autochtones en les  soumettant à leur joug calqué sur celui de leurs anciens maîtres leucodermes. Pour les Noirs d’Afrique, la donne était différente. Effectivement, bien que soumis au racisme et confrontés à la récente entreprise coloniale, les Africains du XIXe siècle ont versé le sang des colonisateurs lors de batailles sanglantes, ont défendu leur terre et furent vaincus en guerriers. L’Éthiopie,  quant à elle, a su garder son indépendance et sa culture millénaire en faisant office de cœur du panafricanisme, et surtout de mouvements « éthiopanistes » et du célèbre « rastafarisme ». Le « retour » des membres de ce mouvement à Shashamané se traduira d’ailleurs plus tard par un demi-échec.

Au cours de l’avancée des nations européennes sur le « continent noir », les différents peuples n’étaient pas unis mais divisés car conscients de leurs intérêts divergents. Comme l’esclavage, la colonisation (mise en œuvre par des États européens en concurrence) a bénéficié de la concurrence entre les peuples de cet espace. Des peuples qui, comme sur tous les autres continents, ne se ressemblent pas, n’ont pas les mêmes langues, les mêmes cultures, les mêmes mœurs, les mêmes croyances, les mêmes alliés et les mêmes intérêts. Des peuples qui, comme tous les autres peuples du monde, se construisent contre leurs voisins. Les récurrentes violences xénophobes entre Noirs en Afrique du Sud ou en Angola en sont une preuve supplémentaire. Cependant, pour l’oligarchie blanche des pays occidentaux (avec mépris) et l’élite noire des Amériques (avec une imagination presque mystique), l’Afrique se résumait à un peuple originel et une couleur de peau. De manière caricaturale, le Noir a été amené à croire que chaque Noir était son frère, son cousin, son oncle ou encore son père. Pourtant, géographiquement –voire culturellement–, un Somalien est plus éloigné d’un Sénégalais qu’un Turc ne l’est d’un Mongol ou qu’un Portugais ne l’est d’un Roumain.

L’idée panafricaine a paradoxalement appauvri le monde noir, au même titre que les colons, en cherchant à l’homogénéiser en faisant passer la pigmentation de la peau avant la richesse ineffable de ses peuples et la complexité de leurs liens. L’« afrollusion », concept naissant dans cet article, répond donc à cette définition : l’illusion de l’existence d’un monde africain global (presque familial) différent des autres mondes et où les particularismes ne sont pas un frein à une union et une fusion culturelle, sociale et politique. En d’autres termes, la pensée selon laquelle les peuples africains et afro-descendants seraient unis avant tout par une couleur et une histoire commune et que leur salut viendrait nécessairement d’un rassemblement. Un lien peut d’ailleurs être établi avec l’idée sioniste : un peuple mythique amené à se rassembler sur une terre qui lui appartiendrait et qui rendrait tout individu de ce groupe étranger ailleurs.

Theodor Herzl, père du sionisme, écrivait ceci à propos d’une pièce de l’Afro-descendant Alexandre Dumas fils (avant de développer ses thèses sionistes) : « Le bon Juif Daniel veut retrouver sa patrie perdue et réunir à nouveau ses frères dispersés. Mais sincèrement, un tel Juif doit savoir qu’il ne rendrait guère service aux siens en leur rendant leur patrie historique. Et si un jour les Juifs y retournaient, ils s’apercevraient dès le lendemain qu’ils n’ont pas grand-chose à mettre en commun. Ils sont enracinés depuis de longs siècles en des patries nouvelles, dénationalisés, différenciés et le peu de ressemblance qui les distingue encore ne tient qu’à l’oppression que partout il ont dû subir ». L’« afrollusion » omet donc volontairement (ou naïvement) les différences entre les peuples afro-caribéens (souvent très métissés), afro-américain et africains, mais aussi l’hétérogénéité d’un continent extraordinairement grand et divers si souvent simplifié et caricaturé. Les jeunes intellectuels africains devraient peut-être se concentrer sur leurs jeunes États multiethniques aux contours tracés arbitrairement, avant de songer à des alliances efficaces fondées sur un minimum de compatibilité. Le Mali et le Sénégal, par exemple, déjà réunis à travers l’histoire, ont certainement vocation à travailler ensemble et peut-être à mettre en place une coopération renforcée. Or, si le Sénégal a atteint un certain degré de construction nationale, le Mali démontre qu’il n’est pas encore prêt à se penser véritablement comme pays. En revanche, pour prendre un autre exemple, l’Ethiopie et la Somalie sont loin de pouvoir procéder de la même manière en raison de leurs divergences et de leurs identités radicalement différentes.

Il est aisé de constater aujourd’hui que les Empires et les ensembles supranationaux échouent fréquemment ou ne se maintiennent tant bien que mal qu’avec la domination implacable d’un groupe sur les autres. Le rêve des États-Unis d’Afrique est de ce fait une utopie hâtive et chronophage. Il empêche de saisir le réel tel qu’il est et de construire sur des bases nationales, fussent-elles fragiles. Si les États africains sont des constructions (comme tous les États du monde) bousculées, peut-être est-il préférable de les consolider plutôt que de les noyer dans un océan fantasmé.

Renaud Artoux

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Discussion

Une réflexion sur “De la naissance du panafricanisme à l’« afrollusion »

  1. Article cash et intéressant!

    Publié par Renatto | 18 juillet 2016, 10 h 40 min

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