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Politique

Le couple Aoun-Hariri à la tête de l’exécutif libanais : petits arrangements entre ennemis

Après presque deux ans et demi de vacance présidentielle et bien des tractations, le Parlement libanais a fini par trouver un successeur à Michel Sleiman. C’est l’ancien général Michel Aoun, un favori contesté par une partie du paysage politique libanais, qui loge désormais au palais présidentiel de Baabda. Le soutien apporté par le chef du Courant du futur, Saad Hariri, a largement contribué à débloquer la situation. D’ailleurs, dans la foulée de l’élection de Michel Aoun à la tête de l’État, Saad Hariri prend la tête du gouvernement. Un échange de bons procédés qui mérite des rappels à la fois politiques, géopolitiques et institutionnels.

A gauche, Hassan Nasrallah ; à droite, Michel Aoun

A gauche, Hassan Nasrallah ; à droite, Michel Aoun

La vacance présidentielle au Liban ne pose pas un simple problème institutionnel. Le système consociatif libanais impose une répartition des principales fonctions de l’État sur une base confessionnelle (bien que ce ne soit pas une obligation constitutionnelle) : le président de la République est issu de la communauté chrétienne maronite, le président du Conseil de la communauté sunnite et le président du Parlement de la communauté chiite. L’idée d’un équilibre islamo-chrétien est notamment affirmée par le « Pacte national » de 1943 : un accord non-écrit par lequel les musulmans renoncent au projet d’une grande Syrie et admettent l’existence d’un État libanais indépendant et les chrétiens renoncent aux ingérences « occidentales » (notamment françaises) et admettent l’arabité de l’État libanais (ce qui était déjà acquis pour une grande partie d’entre eux, comme l’atteste l’apport de personnalités chrétiennes de la région à l’émergence du nationalisme arabe). Si le Pacte n’est pas un document écrit, il a néanmoins deux visages : le président de la République (maronite) Bechara al-Khoury et le président du Conseil (sunnite) Riad al-Solh. Pour une partie de la population chrétienne, l’absence de président de la République était de fait une violation dudit Pacte.

Bien que le président jouisse d’un certain nombre de prérogatives énumérées dans la Constitution (il est le commandant en chef des forces armées, il négocie les traités, etc.), il faut rappeler que l’accord de Taëf de 1989 (qui contribue à mettre fin à la guerre commencée en 1975 et qui se traduit par une révision constitutionnelle) limite ses pouvoirs au profit du président du Conseil. Il faut rappeler surtout que la Constitution libanaise exprime deux injonctions qui se contredisent : elle veille à assurer une représentation égalitaire entre chrétiens et musulmans tout en réclamant la suppression du confessionnalisme politique. Une élection du président au suffrage universel direct, réclamée par une partie de la population libanaise, répondrait à deux attentes à la fois : celle d’un président « fort » (une telle élection lui conférerait une légitimité populaire) et celle de la déconfessionnalisation progressive du pays (il serait de fait davantage le président de tous les Libanais que l’un des symboles du Pacte). En attendant, l’élection du président par le Parlement exige un consensus et, bien souvent, un accord extérieur.

Petite histoire de la présidence au Liban et portrait du général Michel Aoun

D’un point de vue strictement géopolitique, il est nécessaire de rappeler que le Liban est un État tampon. Cela signifie que son sort n’est pas indépendant de celui de la région et que l’élection du président est très rarement une simple question nationale. Depuis l’indépendance en 1943, les présidents libanais élus véritablement à l’échelle libanaise sont rares : nous avons déjà cité le premier d’entre eux, Bechara al-Khoury (1943), auquel nous pouvons ajouter Charles Helou (1964) et Sleiman Frangieh (1970). L’élection de ce dernier mérite néanmoins quelques nuances car si l’incertitude sur l’issue était bien là, l’hypothèse d’une intervention extérieure n’est pas loin. Ce sont les voix du leader socialiste Kamal Joumblatt (chef druze de fait exclu des plus hautes fonctions) qui ont permis cette élection après une certaine période d’hésitation. Moscou aurait demandé à ses protégés (la résistance palestinienne et son partenaire libanais Kamal Joumblatt) d’éviter l’élection du candidat du camp du président sortant, Elias Sarkis (qui sera élu en 1976), à cause d’un incident de la fin des années 1960 : les Soviétiques auraient tenté en vain de s’emparer d’un Mirage III de l’armée libanaise. Moscou a nié les faits. L’élection à travers un équilibre géopolitique est donc le cas de figure classique. Fouad Chehab (1958), souvent considéré comme le plus grand président libanais, fut par exemple élu grâce à un accord entre l’Égypte de Nasser et les États-Unis. Ce qui ne l’a pas empêché, une fois élu, d’agir comme un incontestable homme d’État et un grand réformateur, probablement le président le plus respecté de l’histoire libanaise.

 

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A gauche, Fouad Chehab ; à droite, Gamal Abdel Nasser

 

Michel Aoun est aussi issu de l’institution militaire. Après une formation complétée en France et aux États-Unis et une carrière exemplaire, il prend la tête des forces armées libanaises en 1984. En 1988, le mandat du président Amine Gemayel arrive à son terme et la question de sa succession mobilise tous les esprits, et notamment une médiation américaine entre la Syrie –puissance devenue incontournable– et les acteurs libanais. En 1988, le nom de Michel Aoun circule et des échanges avec Damas ont bien lieu. Selon un certain nombre de témoignages, Hafez al-Assad lui-même ne cache pas une certaine bienveillance à son égard. Aoun refuse d’être l’homme de Damas au Liban et la médiation américaine portant sur d’autres éventuels successeurs n’aboutit à rien. Cette impasse conduit Amine Gemayel à profiter de ses derniers instants à la tête du pays pour nommer Michel Aoun président du Conseil jusqu’à la tenue d’une élection présidentielle. Action contestée aussi bien du point de vue légal (une telle nomination serait tardive) que symbolique (la fonction revenant traditionnellement à un musulman sunnite). A la fin de l’année 1988, le Liban se retrouve donc avec deux gouvernements et sans président : un gouvernement civil qui se maintient, dirigé conformément au Pacte par le sunnite Salim al-Hoss et un gouvernement militaire dirigé par le général Michel Aoun. Dans les pages qu’il consacre à cet épisode dans son Proche-Orient éclaté, Georges Corm montre à quel point cette cohabitation est loin d’être chaotique. Il rappelle notamment le soutien populaire (incluant la rue musulmane) acquis par le général Aoun lorsque celui-ci décide de combattre toutes les milices (notamment la milice chrétienne des Forces libanaises, dirigée par Samir Geagea).

Mais Michel Aoun ne s’arrête pas là. Il décide de mener une « guerre de libération nationale » à l’armée syrienne présente sur le sol libanais. Il est en cela soutenu et encouragé par quatre acteurs à des niveaux différents et pour des raisons diverses : une partie de la population libanaise ; la France, inquiète du sort des populations chrétiennes notamment ; l’Irak de Saddam Hussein (hostile à Damas) ; modestement et symboliquement, la résistance palestinienne voit d’un bon œil sa guerre contre l’armée syrienne (l’Organisation de libération de la Palestine a mal digéré le soutien apporté par Damas à la « droite chrétienne » contre le camp palestino-progressiste quand celui-ci avait le dessus au début du conflit). Mais à l’accord de Taëf, signé sans l’accord de Michel Aoun, s’ajoute un événement qui bouscule sensiblement la donne : la guerre du Golfe. L’Irak est isolé et Damas se retrouve du bon côté de ce conflit international. La Syrie est récompensée au Liban et l’occupation militaire est acceptée, au grand dam du général Aoun. Défait, s’ensuit pour lui une longue période d’exil en France (1990-2005).

Toujours façonné par le contexte géopolitique (le président Nasser divise le pays dans les années 1950, les Palestiniens divisent le pays dans les années 1970…), le paysage politique libanais trouve dans la question syrienne sa nouvelle source de clivage. Les choses s’accélèrent entre 2004 et 2005. Avoir une classe politique principalement divisée sur une base géopolitique est parfois le destin des États tampons, qu’il s’agisse des « prorusses » et des « antirusses » en Ukraine, ou des « prosyriens » et des « anti-syriens » au Liban. L’assassinat de Rafic Hariri, le 14 février 2005, sonne le glas de la présence syrienne et donne lieu à ladite « révolution du Cèdre ». L’expression laisse croire à un soulèvement général contre la présence syrienne, mais c’est à un double mouvement que nous avons en réalité affaire : une grande manifestation de soutien à la Syrie et à la résistance libanaise face à Israël (résistance menée par le Hezbollah et ses alliés) le 8 mars 2005 ; une grande manifestation réclamant le retrait des troupes syriennes le 14 mars 2005. Cela  donne lieu à deux grandes alliances politiques multiconfessionnelles et idéologiquement hétérogènes : le « 8 mars », mené par le Hezbollah, Amal et le mouvement Marada de Sleiman Frangieh Jr ; le « 14 mars », mené par le Courant du Futur de Saad Hariri (fils de Rafic Hariri), le Parti socialiste progressiste (PSP) de Walid Joumblatt (fils de Kamal Joumblatt, qui prendra plus tard ses distances), les Phalanges libanaises d’Amine Gemayel et les Forces libanaises de Samir Geagea. La Syrie et l’Iran sont associés au « 8 mars », tandis que le « 14 mars » est parrainé par l’Arabie saoudite.

Que choisit Michel Aoun ? Le retour du général sur la scène politique libanaise se fait en deux temps. D’abord hostile au régime syrien (accusé de l’assassinat de Hariri) et à la tête de la première force chrétienne du pays (bien qu’officiellement laïque), il opère un tournant en 2006 (donc après le départ des troupes syriennes). Ce tournant, jamais démenti depuis dix ans, prend la forme d’un document d’entente avec le Hezbollah. L’occasion d’ailleurs de se rapprocher de Damas. Un rapprochement que la guerre civile syrienne n’a pas remis en cause, Aoun considérant la menace « djihadiste » (« takfiriste ») et le sort des chrétiens dans la région (y compris en Syrie) comme des priorités. D’ailleurs, l’intervention militaire du Hezbollah aux côtés du régime syrien n’a pas bousculé l’alliance entre l’ancien général et Hassan Nasrallah. Une intervention qui aurait pu remettre en cause le processus de « libanisation » du Hezbollah (que l’alliance avec Aoun a, en quelque sorte, achevé), mais que le général n’a pas hésité à approuver. Enfin, cette alliance s’apparente à un « Pacte national » renouvelé qu’une analyse purement confessionnelle interprèterait comme un remplacement de l’élément sunnite par l’élément chiite. De fait, le poids (y compris régional) du Hezbollah est autrement plus important que celui du clan Hariri (naguère interlocuteur privilégié des dirigeants français, désormais un empire en déclin financièrement exsangue). Là encore, un regard purement confessionnel verrait dans cette absence de « leadership » sunnite un terrain propice au « djihadisme ».

Un règlement politique inattendu

Associé aux régimes syrien et iranien, le Hezbollah est devenu depuis quelques mois une cible privilégiée des autorités saoudiennes. Critiqué à la fois pour son rôle en Syrie et pour un rôle hypothétique à Bahreïn que son secrétaire général nie formellement, il est désormais considéré comme « organisation terroriste » à la fois par le Conseil de coopération du Golfe (CCG) et par la Ligue arabe. La décision de cette dernière s’est accompagnée de « réserves » irakiennes et libanaises et de « remarques » algériennes. La décision ne pouvait que mettre le ministre libanais des Affaires étrangères, Gebran Bassil, dans une situation délicate : à la fois garant de la neutralité du pays et leader du Courant patriotique libre (CPL) de Michel Aoun, il ne pouvait endosser une telle qualification. C’est en réalité tout le Liban qui est visé par Riyad, et cela passe notamment par l’interruption du programme d’aide destiné à l’armée libanaise. Cette offensive donne une idée assez claire des pressions que le parrain d’une partie du paysage politique libanais (le « 14 mars ») entend faire peser sur le Hezbollah.

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A gauche, Saad Hariri ; à droite, Sleiman Frangieh Jr

Le candidat du Hezbollah a toujours été le général Michel Aoun. Interrogé par la chaîne de télévision panarabe installée à Beyrouth al-Mayadeen, Hassan Nasrallah a réaffirmé le 21 mars dernier son soutien. Deux épisodes inattendus sont venus déstabiliser le Hezbollah avant même l’offensive saoudienne : la décision de Saad Hariri de soutenir un pur produit du « 8 mars », encore plus proche des Syriens que le général Michel Aoun, à savoir Sleiman Frangieh Jr ; la décision du chef des Forces libanaises Samir Geagea de soutenir Michel Aoun, son ancien principal rival, en réponse au choix de son allié du « 14 mars ». Peut-être espère-t-il lui succéder à la tête de l’État, ce qui est plus que compromis étant donné son passé criminel. Pour compléter le tableau des divisions dans le camp dit « anti-syrien », notons qu’Amine Gemayel maintenait sa candidature et que le chef du PSP Walid Joumblatt soutenait la candidature du « modéré » Henry Helou, tout en regardant d’un bon œil la candidature de Frangieh. Quant à l’alliance du « 8 mars », en apparence en meilleure posture, elle pâtissait aussi de divisions importantes : le président du Parlement Nabih Berri refusait de suivre ses alliés du Hezbollah et semblait avoir une préférence pour Frangieh, ses relations avec le général Aoun étant pour le moins exécrables.

En dépit de la complexité de ces improbables jeux d’alliances de circonstances typiquement libanais, les commentateurs français résumaient cette situation le plus simplement du monde, reprenant en chœurs les formules des membres du « 14 mars » : « le Hezbollah bloque l’élection », pouvait-on lire partout[1]. Quand le clan Hariri a fini par se rallier à la candidature de Michel Aoun, permettant ainsi l’élection, certains ont quand même cru devoir suggérer que le Hezbollah « débloquait » la situation[2]. Tout cela reflète bien une lecture obsessionnelle des événements.  L’argument du défaut de quorum (nombre insuffisant de parlementaires présents à une session et donc absence d’élection) est d’autant plus absurde que les députés du Hezbollah et les députés aounistes s’absentaient en même temps.

Comment dissocier le dossier de la présidence de l’offensive diplomatique menée contre le Hezbollah ? En laissant ses deux protégés, Saad Hariri et Samir Geagea, choisir deux candidats différents parmi les alliés du Hezbollah, Riyad misait vraisemblablement sur sa fragilisation au sein de l’alliance du « 8 mars ». C’est précisément et paradoxalement à travers la candidature de l’homme le plus proche de Damas, Sleiman Frangieh Jr, que le rôle saoudien prenait tout son sens : son retrait au profit de Michel Aoun dépendait, selon ses propres mots, d’un soutien apporté par Saad Hariri au général. Et cela s’est bien produit. L’élection a donc été débloquée à une autre échelle que l’échelle libanaise : le bras de fer entre le Hezbollah et l’Arabie saoudite, un parti politique et une puissance régionale, s’est finalement soldé par un consensus. Aoun à la tête de l’État et Hariri à la tête du Conseil, plus de cinq ans après la chute de son précédent gouvernement.

A défaut d’informations précises, nous ne pouvons en réalité avancer que des hypothèses.  La première hypothèse est celle du désinvestissement des puissances régionales au profit d’un consensus national : l’Arabie saoudite aurait simplement laissé ses protégés se rallier au favori. La deuxième hypothèse est celle du rapport de force favorable au Hezbollah et à ses alliés : entre les succès militaires en Syrie et le retour de l’Iran sur la scène internationale, auxquels s’ajoute la lutte mondiale contre un terrorisme sunnite, ce règlement politique serait la manifestation d’une impuissance saoudienne. La troisième hypothèse est celle du choix tactique : accepter Michel Aoun à la tête de l’État pour mieux exiger de lui le désarmement du Hezbollah, ritournelle du « 14 mars ». En 2006, quand Israël s’acharnait une fois de plus sur le Liban, l’exécutif libanais était déjà divisé entre un président (Emile Lahoud) proche de la résistance libanaise et du Hezbollah et un Premier ministre (Fouad Siniora) qui leur était hostile. C’est la prochaine crise qui confirmera ou infirmera l’une de ces hypothèses.

Adlene Mohammedi

 

Quelques mois avant l’élection, nous avons consacré à cette question un long article que vous pourrez lire ici.

 

[1] Paul Khalifeh, « Liban: pourquoi le Hezbollah bloque-t-il l’élection d’un président ? », RFI, 8 février 2016. URL : http://www.rfi.fr/moyen-orient/20160208-liban-hezbollah-election-president-quorum.

[2] Alain Chémali, « Le Hezbollah, soutenu par l’Iran, débloque l’élection présidentielle au Liban », Géopolis – France Télévisions, 25 octobre 2016. URL : http://geopolis.francetvinfo.fr/le-hezbollah-soutenu-par-l-iran-debloque-l-election-presidentielle-au-liban-122837.

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Discussion

3 réflexions sur “Le couple Aoun-Hariri à la tête de l’exécutif libanais : petits arrangements entre ennemis

  1. Bonjour Adlene Bravo pour cette analyse, encore une tres documentee et juste.

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    Publié par Anissa | 12 décembre 2016, 7 h 55 min
  2. Merci pour ce travail aussi clair qu’intéressant!

    Publié par Renaud | 13 décembre 2016, 12 h 52 min
  3. Article éclairant!

    Publié par Renaud | 14 décembre 2016, 16 h 38 min

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