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Etudes, Politique

Mauritanie-Sénégal : la balafre frontalière

Le Sénégal et la Mauritanie sont séparés par une frontière de plus de 800 km le long du fleuve Sénégal, artère d’environ 1750 km partant de Guinée pour aller se jeter dans l’océan Atlantique au niveau de Saint-Louis.  Les deux pays aux multiples et étroits liens historiques, culturels, ethnico-linguistiques ou encore religieux, au croisement du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest, entretiennent des relations tendues et ne semblent pas se diriger vers une période de détente. Afin d’éclairer notre lecteur sur cet espace délaissé par les médias, nous avons décidé de nous intéresser à la frontière, en expliquant notamment pourquoi la frontière a favorisé et exacerbé ce voisinage conflictuel. A un article explicatif nous joignons un entretien illustratif avec un agriculteur de la localité de Bakel, à l’est du Sénégal.

 

fleuve-senegal

Photo du fleuve Sénégal prise par l’auteur

 

Le fleuve Sénégal n’a que très récemment été une frontière. Il était jadis davantage une zone à conquérir ou à partager. Son bassin, coulée verte au milieu de l’aridité, a toujours été une région d’une importance capitale pour les divers peuples présents de part et d’autre, un centre plutôt qu’une périphérie, une plaque tournante pour le commerce, les troupeaux et les cultures.  Depuis le XVe siècle, la progressive pénétration des Européens à la recherche d’ivoire, d’or, de cuirs, de gomme, d’esclaves change profondément cette région. Les aristocraties noires du Djolof, du Waalo, du Cayor et du Fouta délaissent peu à peu le commerce transsaharien dominé par les Arabo-berbères pour se tourner vers la côte, préférant progressivement la caravelle à la caravane.  Cette situation entraîne une guerre sainte menée par le marabout maure Nasir al-Din contre le commerce atlantique. Cet épisode, appelé « guerre des Marabouts » (1673-1677), qui déclenchera un mouvement des masses en faveur de l’islam et contre les « païens » et tyrans locaux, se terminera par la victoire de la noblesse noire avec l’aide des Français de Saint-Louis (installés depuis 1659). Les musulmans seront persécutés, la traite négrière reprendra de plus belle via l’Océan et les Maures –adeptes de la traite humaine également, mais par d’autres voies– resteront sur la rive droite ainsi que sous la domination des Arabes hassanes (arrivés depuis le XVe siècle). La prédation guerrière des Arabo-berbères et leur brutalité entraînent le repli progressif des Noirs au sud du fleuve.

La conquête et l’occupation coloniales françaises (plus tardives en Mauritanie actuelle qu’au Sénégal) favoriseront la reprise d’une partie des terres de la rive droite par les Wolofs et Halpulaars et forceront les Arabo-berbères (la Mauritanie étant totalement délaissée par le système colonial) à se tourner vers le Sénégal au XXe siècle pour profiter de son dynamisme en s’insérant dans le commerce de l’arachide et en ouvrant de petites boutiques. Ces liens retrouvés favoriseront également le développement des affinités religieuses avec les filiations maraboutiques qadiriyya et mouride, ainsi que la croissance des Tidjanes.

Or, au moment des indépendances, en dépit des liens devenus très étroits entre les deux rives, la frontière entre le Sénégal et la Mauritanie est fixée sur le fleuve. Séparant ainsi les peuples noirs susmentionnés, qui comprendront très vite du côté mauritanien que les dominants sont plus clairs de peau. Effectivement, l’État se recentre en adoptant Nouakchott pour capitale, l’arabisation de l’enseignement est lancée, les liens sont resserrés avec le monde arabe et les Noirs sont dominés et méprisés (notamment les Haratines). Ils deviennent comme étrangers dans leur nouveau pays, mais demeurent divisés entre communautés et ne renient pas leur nationalité malgré les brimades.

Le conflit de 1989-1991 éloigne les deux rives

Les indépendances sur une frontière arbitrairement et grossièrement tracée entraînent de grandes difficultés dans la zone. Effectivement, les Mauritaniens ont l’habitude de faire passer leurs troupeaux camelins, ovins et bovins de l’autre côté du fleuve durant les sécheresses. Cependant, la frontière est de plus en plus nette avec des postes administratifs doublés de contrôles intempestifs et parfois abusifs.  Parallèlement au changement de régime monétaire en Mauritanie (création du Ouguiya en 1973) et au développement de la contrebande, les habitants négro-africains (dont des Sénégalais) de Mauritanie sont de plus en plus malmenés par les autorités : leurs terres sont régulièrement spoliées. Les Sénégalais, quant à eux, n’hésitent plus à confisquer des troupeaux mauritaniens.

C’est le 9 avril 1989 que la situation dégénère : des bergers peuls mauritaniens et des paysans soninkés sénégalais s’affrontent et l’armée mauritanienne intervient en tuant, blessant et en retenant en otage une douzaine de personnes. Face à cette agression, les Sénégalais répondent en massacrant des Maures blancs et noirs présents sur leur territoire. La population civile mauritanienne leur répond en commettant les mêmes actes de l’autre côté du fleuve à l’encontre de Sénégalais. La situation est chaotique et les deux pays se décident à rapatrier leurs ressortissants via un pont aérien (mis en place par la France, l’Algérie, l’Espagne et le Maroc) tout en tentant de contenir les haines. 160 000 Mauritaniens et 70 000 Sénégalais rejoignent ainsi leurs terres d’origine, colportant avec eux des récits terribles.  Du 21 août 1989 au mois d’avril 1992, les relations diplomatiques entre Dakar et Nouakchott sont rompues et la frontière fermée (bien que cela soit difficile, voire impossible dans les faits).  Par ailleurs, ces déplacements de populations créent inévitablement des déséquilibres de part et d’autre de la frontière, où rien n’est prêt pour ce chamboulement démographique.

L’instabilité est toujours là, les tensions entre les populations persistent et les projets frontaliers tardent à se réaliser, tel que l’érection d’un pont à Rosso, en raison de désaccords profonds.

La présence de ressources importantes dans l’Océan

En plus du fleuve, l’Océan est peu à peu devenu le centre des tensions entre les deux pays. D’abord pour les zones de pêche, dans une des régions les plus poissonneuses du monde grâce à un écosystème littoral exceptionnel. De nombreux accords lient les deux pays à l’Union européenne, au Japon ou encore à la Chine pour l’exploitation des ressources halieutiques qui représentent presque 30% du budget de l’État mauritanien et 20% des exportations sénégalaises. Sans compter que le poisson assure aux populations la plupart des protéines d’origine animale et que la pêche artisanale offre un emploi à une partie non négligeable de la population. Par conséquent, l’espace maritime est sujet à débats et frictions, de manière croissante avec la raréfaction des ressources, surtout parce que les pêcheurs saint-louisiens ont pris habitude de se rendre dans les eaux mauritaniennes voisines pour travailler, comme le faisaient leurs pères et les pères de leurs pères avant eux. Ainsi, chaque année, les autorités mauritaniennes accordent un nombre limité de licences de pêche à l’issue d’âpres négociations qui pourrissent les relations entre les deux capitales, notamment lorsque les garde-côtes mauritaniens arrêtent et saisissent l’équipement de pêcheurs sénégalais.

Enfin, l’Océan cache manifestement d’importantes ressources gazières répandues de part et d’autre des frontières maritimes sénégalo-mauritaniennes. Le projet piloté par l’entreprise américaine Kosmos Energy, qui estime à 17 000 milliards de pieds cubes de gaz le potentiel total des différents blocs au large des deux pays, est et sera inévitablement une source de tensions dans le cadre de la délimitation, du développement et de l’exploitation prochaine. De plus, le gouvernement mauritanien a annoncé au début du mois de décembre 2016 la construction prochaine d’un port commercial et militaire en face de Saint-Louis, en collaboration avec la société chinoise Polytechnology. Ou peut-être, si l’appât du gain est plus fort que les querelles de voisinage, cette découverte récente favorisera-t-elle une mise en silence des problèmes frontaliers récurrents entre les deux pays.

Un agriculteur de la localité de Bakel s’exprime

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Djibril Konaté

 

Djibril Konaté, agriculteur de la localité de Bakel, à l’est du Sénégal (carte ci-dessous), fait face à de multiples difficultés dans cette zone pauvre et délaissée par les autorités locales et dakaroises. Pourtant, bordée par le fleuve Sénégal qui irrigue les champs, face à la Mauritanie et non loin du Mali, sa région est un véritable carrefour qui ne manque pas d’atouts. Il veut sensibiliser l’opinion sénégalaise, et plus largement l’opinion francophone, aux problèmes que rencontrent sa profession et les habitants de sa commune. Araprism l’a rencontré.

bakel

Monsieur Konaté, pourriez-vous nous faire une petite présentation de votre localité afin d’éclairer nos lecteurs ?

Je suis de Bakel, chef-lieu du département. Nous sommes en face de la Mauritanie et nous vivons principalement de l’agriculture, du commerce, de la pêche, ainsi que de l’élevage.

Qu’est-ce que vous cultivez ?

Du piment, des oignons, de l’arachide, des pastèques, des concombres, des aubergines …

Pourriez-vous nous parler un peu de votre vie ?

J’ai quitté Bakel à l’âge de 12 ans pour me rendre auprès de mon grand-père maternel à Dakar. Je faisais l’apprentissage de la mécanique chez un oncle paternel avec son ami feu Toubabou Dior. Mais je ne supportais plus le mépris, alors j’ai rejoint un oncle maternel magistrat qui m’emmenait partout. J’ai beaucoup appris avec lui. J’ai travaillé un temps dans un magasin de Bakelois de France, dans les télécentres et cybercafés, puis j’ai décidé d’apprendre sur le tas l’informatique et la gestion.

Et l’agriculture dans tout cela ?

J’y venais. Un ami m’a convaincu de venir cultiver la terre en système d’irrigation gravitaire. Ça a marché et j’ai continué. En plus, j’ai bénéficié de terrains familiaux. Les terres sont fertiles ici.

Vous parvenez donc à vivre correctement ?

Je parviens à nourrir les miens et je vends l’excédent lorsqu’il y en a. On ne vit pas de l’agriculture, on vivote. Dieu merci, nos concitoyens en Europe parviennent à envoyer de l’argent et développer un peu la zone. Sans eux, ce serait la misère.

Quelle description feriez-vous des habitants de votre ville ?

Il y a des Soninkés, des Bambaras, des Wolofs, des Peuls, des Maures, des Khassonkés, des Malinkés, ou encore des Peuls foutas. C’est un réel brassage. Les ethnies travaillaient souvent dans des domaines bien définis, et c’est encore parfois le cas, comme les Wolofs qui maîtrisent le commerce, les Peuls qui sont plutôt dans l’élevage, les Soninkés plutôt dans l’agriculture. Or, avec la mondialisation, il y a de moins en moins de catégorisation. Certains viennent de Mauritanie, du Mali et même de Guinée pour le commerce ou pour travailler comme saisonniers, nous sommes vraiment une ville-frontière.

Les relations entre ces différents groupes sont-elles bonnes ?

Oui, ça se passe très bien, mais il y a des tensions entre les Peuls éleveurs (surtout ceux qui viennent de Mauritanie) et les Soninkés cultivateurs dont je fais partie.

Expliquez-nous ces tensions.

Ces éleveurs saccagent nos champs avec leur bétail. C’est un problème récurrent dont se moque le service départemental de l’agriculture.

Souvent, on en vient aux mains. Aux coups et blessures graves. Quand un agent de l’agriculture fait le constat des dégâts, l’injustice est terrible à accepter. Un ami à qui on a dévasté entre 6 et 7 hectares a été indemnisé à hauteur de 90 000 francs CFA (environ 137 euros) seulement par l’éleveur coupable. Les sanctions ne sont pas assez coercitives.

Depuis les événements de 1989-91, c’est le même problème et il y a eu des morts à cause de cela !

Ce sont les rapatriés de cette époque qui sont devenus des réfugiés à Bakel. Ils passent la frontière comme ils veulent et saccagent nos champs, surtout de nuit.

Si je vous suis, la frontière est complètement poreuse, n’est-ce pas ?

Oui, nos frontières sont poreuses et avec ce monde fou, ces transhumants et saisonniers, nous ne sommes pas du tout en sécurité.

Pour vous, ce sont des Mauritaniens et pas des Sénégalais ?

Ils sont mauritaniens puisqu’ils sont nés là-bas, même si leurs ancêtres peuvent venir du Sénégal ou du Mali. En plus, ils ne s’intègrent pas et voyagent sans cesse avec leurs troupeaux de part et d’autre de la frontière. Ce sont des nomades.

Mais pour quelles raisons vont-ils dans vos champs et pas ailleurs ?

Il y a des zones pour le pastoralisme et d’autres pour les cultures, mais ils préfèrent venir chez les cultivateurs puisque l’herbe est plus abondante.

Comment réagissez-vous ?

Comme les autorités n’agissent pas, nous tentons de les faire reculer. Ils attaquent avec des machettes. Ça se termine en bagarres.

Vous dites que les autorités n’agissent pas ?

Elles sont complices. Les paysans sont plus souvent enfermés. Eux, ils payent pour libérer leurs troupeaux lorsqu’on les attrape. On a envie de commettre l’irréparable à force. En plus, la banque m’accule. A l’heure actuelle, j’ai des problèmes avec une institution financière puisque mon champ a été dévasté par des animaux en divagation.

Quels sont vos liens avec les banques ?

Les banques, classiques ou mutualistes, sont des sangsues, surtout lorsqu’on est paysan. Elles fixent des intérêts énormes pour les prêts, mais nous sommes obligés de travailler avec elles. La microfinance entraîne les mêmes problèmes.

Qu’aimeriez-vous pour améliorer la situation dans votre région ?

Je souhaiterais que l’État nous appuie en renforçant nos capacités, par du matériel agricole, un accès plus facile aux crédits, des subventions pour la transformation, la commercialisation, l’écoulement. Les idées ne manquent pas.

Qu’il contrôle mieux la frontière aussi ?

Oui, surtout. En plus des transhumants, les produits arrivent souvent illégalement. L’oignon en provenance de Mauritanie, par exemple. Normalement, l’État a signé une convention afin de protéger l’oignon local et d’arrêter les importations un mois avant la récolte. Malheureusement, des stocks sont faits et la frontière n’arrête rien. Ils écoulent ces oignons grâce à des commerçants qui fraudent.

Qu’a changé l’élection de Macky Sall en 2012 ?

Il y a quand même une amélioration, mais pas vraiment ici. Le Sénégal citadin en profite mais pas le Sénégal rural. Il y a quand même une meilleure intégration des organisations paysannes, en lien avec le préfet, le maire et le service de l’agriculture.

Maître Wade (l’ancien président) n’aidait pas le monde rural ?

Si, mais surtout ceux de son camp.

Qu’en est-il des étrangers (Chinois, Indiens, Occidentaux …) ?

Je suis pour le gagnant-gagnant mais contre l’accaparement des terres. S’ils veulent investir, d’accord, mais pas d’accaparement.

Qu’est-ce que vous voulez dire par « accaparement des terres » ?

Certains maires, surtout dans le Fouta, et plus précisément dans le Fanaye, abusent de l’acte III de la décentralisation et vendent des terres aux étrangers. Les populations deviennent des « sourgas » (saisonniers) chez eux et n’arrivent pas à joindre les deux bouts. Ces maires devraient ouvrir le débat avec les paysans et jouer cartes sur table.

A Bakel, nous n’avons pas encore ce problème mais ce sont les ONG qui sont là, en appui aux producteurs.

Que pensez-vous de cette présence ?

Certaines font du bon travail et d’autres non. Yaajeende/USAID agit comme une sangsue. Les Américains font travailler sans résultat et les paysans jouent les seconds rôles. En revanche, Enda a fait un formidable travail avec les paysans. Nous pouvions faire des voyages d’étude pour échanger et découvrir d’autres techniques et être mis en contact avec des partenaires.

Que pensez-vous de la France à Bakel ?

La France de Mitterrand et Chirac, c’était bon pour nos migrants, mais la France de Sarkozy et Hollande ne plaît pas. Elle est moins ouverte, moins accueillante. J’ai de la famille en France et Bakel est jumelée avec des villes françaises depuis de longues années. Nos « immigrés » sont très importants économiquement pour nous. Ils envoient beaucoup d’argent.

Et quels sont les souvenirs de l’époque coloniale ?

Les Soninkés se sont divisés entre Faidherbe et le résistant soninké Mamadou Lamine Dramé à l’époque. Il y a encore le pavillon René Caillié et la tour Faidherbe ici. On sait simplement aujourd’hui que les promesses de l’indépendance n’ont pas été tenues. Les habitants de Bakel pensaient que nous allions vivre dans un havre de paix, mais nos élites ont fait de nous des esclaves sans pitié, comme les colons. Ce sont les mêmes.

Notre entrevue touche à sa fin malheureusement. Par quoi souhaiteriez-vous la conclure ?

Mon rêve serait qu’un jour un agriculteur français m’invite dans son verger (avec un sourire). Un voyage d’étude et d’échange. Ce serait génial.

 

Renaud Artoux

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Discussion

Une réflexion sur “Mauritanie-Sénégal : la balafre frontalière

  1. Beau fleuve!

    Publié par afropoesie | 20 décembre 2016, 13 h 39 min

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