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Politique

La Russie au Proche-Orient : une puissance tutélaire prudente

Cet article a été publié initialement sur le site de RT.

Avec son intervention à la fois politique et militaire, la Russie apparaît comme le grand vainqueur du conflit syrien. Spécialiste de la politique arabe de la Russie, Adlene Mohammedi nous propose une analyse nuancée du statut et du rôle de Moscou au Proche-Orient (Syrie, Liban, conflit israélo-palestinien) dans un contexte très tendu en dépit de l’élimination de l’État islamique.

 

Poutine Rohani Erdogan

© Mikhail KLIMENTYEV / SPUTNIK Source: AFP

 

En 1905, un certain Nagib Azoury publie Le réveil de la nation arabe dans l’Asie turque (Paris, Librairie Plon), à la fois véritable manuel de géopolitique et manifeste nationaliste arabe. Cet ancien fonctionnaire ottoman issu d’une famille maronite de l’actuel Liban, influencé par le positivisme et le nationalisme français, y analyse notamment le rôle de différentes grandes ou moyennes puissances au Proche-Orient. Son chapitre consacré à la Russie est assez révélateur. Pour Azoury, qui ne semble pas tenir la Russie en grande estime et qui considère –déjà à l’époque– que les querelles religieuses sont des querelles nationales déguisées, elle a l’unique mérite d’aider les Arabes orthodoxes à se libérer du joug du clergé hellène et d’une alliance de circonstance turco-grecque. Mais pour Azoury, les Arabes de Palestine et de Syrie doivent se montrer méfiants à l’égard de cette grande sœur envahissante qui lorgne Jérusalem et le Saint-Sépulcre : la main tendue de la Russie contre les oppresseurs immédiats est la bienvenue, mais à condition qu’elle ne se substitue pas à eux.

Plus d’un siècle plus tard, le rôle et le statut de la Russie au Proche-Orient suscitent toujours le même type d’interrogations et d’inquiétudes : la Russie se comportera-t-elle comme les puissances qu’elle semble supplanter ? Seulement, des décennies de coopération syro-soviétique sont passées par là et une relation de confiance entre Moscou et Damas s’est instaurée au fil du temps. L’immixtion dans le clergé orthodoxe a laissé la place à la froide coopération interétatique, notamment dans le domaine militaire. Au-delà des défaites arabes successives face à Israël, l’appui de l’allié soviétique a su être salvateur par moments : c’est par exemple le cas à la fin de l’année 1982, quand Iouri Andropov (un proche de Hafez al-Assad) arrive au pouvoir à Moscou et décide de doter l’armée syrienne de tout ce dont elle a besoin pour tenir tête à Israël sur la scène libanaise.

Aujourd’hui, tandis que la nouvelle Russie ne croit plus à la logique des blocs et aux alliances, il est possible d’affirmer que le pouvoir syrien, menacé sur son propre sol, a pu bénéficier une fois de plus d’un soutien décisif. Après la défense de l’ordre monarchique contre Napoléon au XIXe siècle, la protection des chrétiens orthodoxes jusqu’au début du XXe siècle, la promotion d’un ordre idéologique durant la période soviétique, la Russie postsoviétique de Vladimir Poutine est associée à une nouvelle mission : la sauvegarde du cadre stato-national et de la souveraineté. C’est en partie ainsi que Moscou justifie son intervention en Syrie, même si cela passe aussi parfois par un discours civilisationnel : celui de l’Église orthodoxe, mais aussi celui du courant eurasiste d’Alexandre Douguine qui, tout en soutenant le président russe, préfère les empires à la souveraineté nationale, produit de la modernité.

Les Russes en Syrie : un pari gagné

Après l’échec de la guerre d’Afghanistan (1979-1989) et la chute de l’Union soviétique, deux événements qui ont éloigné Moscou d’une bonne partie du Moyen-Orient à la fois géographiquement (nouveaux États et nouvelles frontières) et politiquement (campagnes antisoviétiques au nom d’un islam politique montant), rien n’allait de soi en Syrie pour la Russie. D’ailleurs, au début des soulèvements dans le monde arabe (le fameux « printemps arabe »), l’hostilité russe face à ce mouvement (perçu comme porteur d’ingérence et de menace terroriste, deux phénomènes que l’on rencontrera en Libye) pouvait faire craindre un nouvel éloignement. C’est le contraire qui s’est produit : ironiquement, ces soulèvements que la Russie voyait d’un mauvais œil furent pour elle l’occasion d’une nouvelle affirmation sur la scène internationale, proche-orientale en particulier.

Après l’affront libyen (la résolution dévoyée du Conseil de sécurité des Nations unies et le renversement du pouvoir de Mouammar Kadhafi), la Russie a méthodiquement soutenu le pouvoir syrien de Bachar al-Assad. Comme les États-Unis à l’époque de George W. Bush, mais avec une application inverse (au service du pouvoir en place et non avec l’intention de le changer), la Russie a identifié un ennemi prioritaire : le terrorisme islamiste. Un phénomène dont les Russes ont pâti aussi bien à l’extérieur de leurs frontières (Afghanistan) qu’à l’intérieur (Tchétchénie). Rappelons que la menace terroriste sur son propre sol (et la crainte de voir des milliers de combattants russes revenir de Syrie) est un élément important de la politique étrangère russe dans la région.

La Russie a non seulement accompli sa mission « antiterroriste » (de l’État islamique aux groupes rebelles affiliés ou liés à al-Qaïda), mais elle a aussi participé à la reconfiguration géopolitique du Moyen-Orient. Au début du conflit syrien, la Russie apparaissait comme isolée, à contre-courant. En face, les adversaires qui voulaient en finir avec le régime syrien (tandis que Moscou justifiait sa défense dudit régime par une volonté de préserver l’État) étaient nombreux : Washington, Londres, Paris, Ankara, Riyad, Doha … Aujourd’hui, les adversaires d’hier semblent avoir admis à la fois le maintien du pouvoir syrien honni et le rôle prépondérant de la puissance tutélaire russe. En sus du soutien décisif apporté à « l’axe de la Résistance » (Téhéran-Damas-Hezbollah), la Russie a réussi à séduire certains partenaires récalcitrants.

La relation russo-turque est, de ce point de vue, révélatrice. En 2015, au moment de la destruction d’un avion russe par des chasseurs turcs, Moscou et Ankara ont frôlé le casus belli. Depuis, à la faveur des succès militaires russes et des tensions entre la Turquie et ses partenaires de l’alliance atlantique, les relations entre les deux pays sont devenues plus que cordiales. Avec l’Iran, les deux pays ont engagé un processus de paix, à savoir le processus d’Astana. D’un côté, la Turquie a fait le deuil de son projet (et celui de bien d’autres) de changement de régime en Syrie au profit de ses alliés Frères musulmans (organisation terroriste pour Moscou). De l’autre, la Russie donne des gages à la Turquie concernant la situation au nord de la Syrie : c’est avec l’accord de la Russie que les Turcs ont écrasé les combattants kurdes à Afrin et c’est un accord russo-turc qui a évité la reconquête militaire par l’armée syrienne de la région d’Idlib (où sont présents à la fois des rebelles pro-turcs et des djihadistes d’al-Qaïda) qu’Ankara considère comme une zone tampon destinée à lui éviter un afflux de nouveaux réfugiés.

La Turquie n’est pas le seul adversaire que les Russes séduisent. L’évolution de la position française est aussi significative. Nous sommes loin des discours menaçants d’il y a cinq ans. Malgré des tensions persistantes, une convergence franco-russe dans l’affaire syrienne est désormais perceptible. Là encore, cela rappelle les années George W. Bush en Irak, quand la France souhaitait participer à la reconstruction du pays après une intervention américaine qu’elle avait contestée. Les choses sont toutefois différentes aujourd’hui en Syrie : la France souhaite pouvoir collaborer avec la Russie dans le dossier syrien malgré son hostilité passée à l’égard de la position russe, mais le pas de la normalisation des rapports avec le pouvoir syrien n’a pas été franchi.

Les fruits du succès syrien

La solide témérité dont a fait preuve la Russie en Syrie ne l’a pas éloignée des principaux acteurs de la région. Faisant mentir Gandhi, qui disait du pardon qu’il était l’apanage du fort, ceux qui ont échoué en Syrie ont tout pardonné à la Russie. D’ailleurs, l’union sacrée contre Bachar al-Assad et ses soutiens n’est plus, notamment avec l’émergence de l’État islamique, devenu rapidement et pour presque tout le monde une menace prioritaire : la Turquie inquiète ses alliés de l’alliance atlantique (y compris en Syrie, où les combattants kurdes bénéficient d’une protection américaine), tout comme Donald Trump, tandis que les Saoudiens peinent avec leur voisinage (qu’il s’agisse de la guerre au Yémen ou de la querelle avec le Qatar). Dans ce contexte, tout le monde veut entretenir de bonnes relations avec la Russie qui bénéficie d’une bonne réputation de partenaire politique et militaire fiable. Une réputation dont elle compte bien profiter dans le domaine de l’armement, par exemple.

Mais au-delà des intérêts commerciaux (armement, énergie) et militaires (présence en Méditerranée), l’un des grands objectifs de la diplomatie russe dans la région concerne le conflit israélo-arabe. Comme dans les années 1990, quand Evgueni Primakov (ministre des Affaires étrangères puis Premier ministre, bon connaisseur du monde arabe) multipliait les voyages dans la région, participer à la résolution de ce conflit est un objectif important pour Moscou. La Russie entend jouer le rôle d’arbitre, de médiateur, comme on a pu le constater dans le Golan (territoire occupé et annexé par Israël), où la Russie a voulu rassurer les Israéliens en demandant aux Iraniens et au Hezbollah d’accepter l’idée d’une zone tampon d’environ 100 km.

Avec Israël, la Russie oscille entre douceur et fermeté. Le 17 septembre dernier, un avion russe a été abattu par la défense antimissile syrienne à cause de manœuvres israéliennes dans la province de Lattaquié. Après un discours menaçant du ministère russe de la Défense, puis une déclaration conciliante de Vladimir Poutine, Moscou a finalement décidé de livrer aux Syriens des systèmes antiaériens S-300, sans tenir compte des objections israéliennes. Comme en 1982 avec Andropov, l’objectif est simplement de limiter le déséquilibre militaire en faveur d’Israël et de dissuader les Israéliens de violer aussi librement l’intégrité territoriale de leurs voisins.

Yitzhak Rabin avait cette formule au moment des accords d’Oslo en 1993 : « Je combattrai le terrorisme comme s’il n’y avait pas de processus de paix, mais je poursuivrai le processus de paix comme s’il n’y avait pas de terrorisme. » C’est un raisonnement analogue qui pourrait s’appliquer à la Russie ici : reconnaître et soutenir l’État palestinien comme s’il n’y avait pas d’amitié avec Israël, construire une amitié avec Israël comme s’il n’y avait pas de problème palestinien (de colonisation, d’occupation, d’agressions). Sur la question du « terrorisme » en particulier, il est important de rappeler ici que s’il est souvent reproché à la Russie d’en avoir une vision extensive (pour ce qui est des rebelles en Syrie), elle n’intègre dans cette catégorie ni le Hamas palestinien, ni le Hezbollah libanais, au grand dam d’Israël.

Percée au Liban

Au Liban, on assiste à une autre percée de la Russie qui n’y jouait plus un rôle de premier plan depuis des décennies. Déjà en 1970, selon certaines rumeurs,  les Soviétiques auraient réussi à imposer indirectement l’élection du président Sleiman Frangieh. Moscou aurait demandé à ses protégés (la Résistance palestinienne et son partenaire libanais Kamal Joumblatt) d’éviter l’élection du candidat du camp du président sortant, Elias Sarkis (qui sera élu en 1976), à cause d’un incident de la fin des années 1960 : les Soviétiques auraient tenté en vain de s’emparer d’un Mirage III de l’armée libanaise. Moscou a nié les faits. En 1987, après l’enlèvement de 14 diplomates soviétiques, c’est à la milice « druze » (celle du Parti socialiste progressiste de Walid Joumblatt, qui a conservé avec les Russes des relations cordiales) que Moscou confie la protection de son ambassade à Beyrouth.

Aujourd’hui, la Russie peut compter sur le dynamisme de son ambassadeur à Beyrouth Alexandre Zasypkine, arabophone et fin connaisseur du Liban. Cette « percée » au Liban prend deux formes (que le contexte libanais exige) : une coopération avec le gouvernement libanais et des échanges avec les différents acteurs du paysage politique libanais (et c’est là que le travail de Zasypkine est précieux). Il va de soi que les relations avec le Hezbollah –dans la foulée de la coopération militaire en Syrie– sont bonnes, même si le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah est conscient de la proximité russo-israélienne. Les relations avec le courant aouniste, allié du Hezbollah, sont aussi cordiales et Moscou soutient pleinement le président Michel Aoun. Quant à la coopération intergouvernementale, elle concerne à la fois le domaine de l’armement et le dossier des réfugiés syriens (dont le retour est l’une des priorités du courant aouniste). Une commission libano-russe a été mise en place sur cette question.

Là encore, dans un contexte difficile de vacance gouvernementale (toujours pas de gouvernement cinq mois après les élections législatives) dont les causes sont extérieures (pressions saoudiennes) et intérieures, la Russie est peut-être amenée à jouer un rôle de puissance médiatrice. La position russe est à la fois très enviable (puissance victorieuse et incontournable) et très délicate. Avoir de bonnes relations avec tout le monde n’est tenable et profitable que lorsque tout va bien et il est inutile de rappeler que tout ne va pas bien au Proche-Orient. Le statut relativement confortable de la Russie dans la région dépend de sa capacité à éviter tout débordement turco-syrien dans la région d’Idlib et tout conflit entre Israël et « l’axe de la Résistance ». En cas de conflit intense, l’équilibrisme semble difficilement tenable.

Adlene Mohammedi

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