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Politique

De quoi le vide présidentiel libanais est-il le nom ?

 Article publié le 24 avril 2016 dans l’hebdomadaire économique algérien Crésus.

Depuis la fin du mandat de Michel Sleiman en mai 2014, le Parlement libanais peine à lui trouver un successeur. Paradoxalement, ce « vide présidentiel » s’accompagne d’un trop-plein politicien, avec des rebondissements et des recompositions politiques plus ou moins spectaculaires. L’occasion d’apporter un éclairage sur le paysage politique libanais.

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A gauche, Michel Aoun ; à droite, Hassan Nasrallah

 

Quelques rappels utiles sur la présidence de la République libanaise

Il est d’abord nécessaire de lever quelques malentendus sur le président de la République au Liban. Le président est un élément important de ce que l’on a coutume d’appeler le « Pacte national » de 1943, sorte d’accord non-écrit (au contraire de la Constitution) prévoyant un équilibre islamo-chrétien. C’est en vertu de ce pacte (et non de la Constitution) que le président de la République est issu de la communauté chrétienne maronite, le président du Conseil de la communauté sunnite et le président du Parlement de la communauté chiite. L’un des paradoxes de la Constitution libanaise réside dans cette double injonction : veiller à assurer une représentation égalitaire entre chrétiens et musulmans et réclamer la suppression du confessionnalisme politique.

Cette idée de suppression (ou, pour atténuer les craintes, de dépassement) du confessionnalisme politique libanais est en réalité une sorte de serpent de mer. Les acteurs à qui l’on demande de l’achever sont précisément ceux qui en vivent. Mais pour aller au-delà des éventuels procès d’intention, il faut s’interroger sur le statut même du Liban au Moyen-Orient. Dans ses travaux, l’universitaire, ancien ministre et essayiste libanais Georges Corm a largement expliqué cette situation : le Liban étant un État tampon, il subit les crises de la région, et le confessionnalisme politique est justement le vecteur des répercussions régionales. C’est le biais par lequel les puissances régionales agissent sur la scène libanaise. L’absence de président, comme nous le verrons, s’explique en partie par cela.

Si le président est censé jouir d’un certain nombre de prérogatives énumérées dans la Constitution (il est le commandant en chef des forces armées, il négocie les traités, etc.), il incarne en partie le fameux équilibre islamo-chrétien et son absence est vécue, dans certains milieux chrétiens, comme une violation du « Pacte national ». La question de l’élection du président libanais se pose au moins à deux niveaux : au niveau de la forme et au niveau de l’échelle. La forme concerne le mode de scrutin : il est élu par le Parlement dans des conditions précises, avec notamment un quorum des deux tiers qui permet aisément un blocage (plus d’une trentaine de séances ont ainsi échoué). Parlement dont la légitimité est trouble puisqu’il a opté en novembre 2014 pour une prolongation du mandat des députés jusqu’en 2017, action expliquée par le contexte mais difficilement justifiable légalement. Devant cette impasse, nombreux sont ceux qui suggèrent une élection du président au suffrage universel, garantie d’un président fort.

Pour ce qui est de l’échelle, on en revient irrémédiablement à des questions d’ordre géopolitique. C’est-à-dire à ce statut d’État tampon. Quiconque s’intéresse à l’histoire du Liban contemporain sait que rares furent les élections du président à une échelle véritablement nationale. Nous pouvons citer Bechara al-Khoury (1943), premier président du Liban indépendant, Charles Helou (1964) et Sleiman Frangieh (1970). Des présidents choisis véritablement par les parlementaires libanais, avec même une incertitude sur l’issue. Le cas de Frangieh mériterait en réalité des nuances puisque ce sont les voix du leader socialiste druze Kamal Joumblatt qui ont permis cette élection, et puisqu’il a été question de pressions soviétiques sur ce dernier[1]. L’élection à travers un équilibre géopolitique est donc le cas de figure classique. Fouad Chehab (1958), souvent considéré comme le plus grand président libanais, fut par exemple élu grâce à un accord entre l’Égypte de Nasser et les États-Unis. Ce qui ne l’a pas empêché, une fois élu, d’agir comme un incontestable homme d’État, probablement le président le plus respecté de l’histoire libanaise.

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A gauche, Fouad Chehab ; à droite, Gamal Abdel Nasser

 

La question de la vacance présidentielle s’est posée de façon aiguë en 1988, à l’issue du mandat d’Amine Gemayel. A l’époque, il était difficilement concevable qu’un président libanais fût élu sans l’accord du voisin syrien. Après une évocation du nom du général Michel Aoun –ses discussions avec les Syriens n’ont finalement pas eu l’effet qu’il escomptait–, les médiateurs américains faisaient l’aller-retour entre Damas et Beyrouth pour présenter aux uns des noms qui ne mécontentaient pas les autres. Il n’y eut finalement pas d’élection. Pour sortir de l’impasse, par un procédé que beaucoup ont trouvé à la fois douteux et difficilement défendable légalement, Amine Gemayel nomma le général Michel Aoun à la tête d’un gouvernement militaire censé organiser l’élection. Le Liban se retrouvait alors sans président et avec deux gouvernements : l’un civil et dirigé par Salim al-Hoss (un sunnite, conformément au « Pacte national »), l’autre militaire et dirigé par Michel Aoun (un maronite qui tirera sa légitimité d’une lutte acharnée contre les milices, y compris chrétiennes, et face à l’occupation syrienne). La « guerre de libération » menée par ce dernier sera perdue, et c’est par un autre conflit international majeur que la solution syrienne sera finalement imposée : la guerre du golfe contre Saddam Hussein à laquelle consentira Damas.

Fondements géopolitiques du paysage politique libanais

Le terme « géopolitique », tel que nous l’entendons ici, évoque la conception du Liban dans son rapport à son voisinage et au monde. Nous nous contenterons ici de cette définition pour le moins inclusive. Depuis l’indépendance et le « Pacte national » de 1943, le Liban apparaît comme tributaire d’une fragile équation dont la forme n’a cessé de varier. Équation qui dépasse largement la simple question confessionnelle. L’équilibre trouvé en 1943 n’est pas simplement un équilibre interne islamo-chrétien, mais une double concession géopolitique : les uns sont invités à renoncer au rêve d’une grande Syrie et à accepter l’idée d’un Liban souverain, tandis que les autres sont appelés à laisser de côté les ingérences occidentales. Tout le monde s’accorde pour un Liban « à visage arabe ».

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Kamal Joumblatt

La naissance d’Israël et l’arrivée de réfugiés palestiniens après la défaite arabe de 1948 constituent le premier défi auquel le jeune État libanais est confronté : la menace israélienne établit son statut d’État tampon, tandis que la présence palestinienne pose la question du fragile équilibre démographique. Au-delà de la question israélo-palestinienne, le « Pacte national » est bousculé dès les années 1950 par l’opposition entre deux projets régionaux antagonistes et irréconciliables : le projet nassérien[2] et le projet hachémite[3]. La doctrine Eisenhower en 1957[4] et la République arabe unie en 1958[5] symbolisent en partie les tensions de l’époque, tensions qui se manifestent de façon paroxystique à l’échelle libanaise avec la crise de 1958. La crise de 1958, qui prépare à bien des égards la guerre civile qui éclate en 1975, oppose deux camps en grande partie porteurs de ces dessins régionaux : le camp du président Camille Chamoun, soutenu par les Phalanges libanaises de Pierre Gemayel, qui réussit à obtenir l’appui américain ; le camp d’une vaste opposition libanaise multiconfessionnelle allant du Parti socialiste progressiste (PSP) de Kamal Joumblatt au parti nassérien, en passant par le Parti communiste libanais. Il convient de rappeler que dans un tel conflit les facteurs se superposent : la question confessionnelle et les désaccords politiques et géopolitiques viennent s’ajouter à des inégalités sociales flagrantes.

L’arrivée au pouvoir du général Fouad Chehab calme les tensions. La défaite arabe de 1967[6] constitue un tournant majeur, au moins aussi important que le triomphe du nassérisme en 1956. La résistance palestinienne, menée notamment par Yasser Arafat, apparaît comme le nouvel élément mobilisateur des courants socialistes et arabistes. Au Liban, cela passe à la fois par les organisations étudiantes et par l’action de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), repoussée au Liban après la répression jordanienne, connue sous le nom de « Septembre noir » (1970). Il serait excessif de présenter la présence palestinienne comme l’élément responsable de la guerre du Liban (1975-1990). En réalité, les Palestiniens, comme les puissances régionales hier et aujourd’hui, furent à la fois des acteurs s’appuyant sur la réalité libanaise et les instruments de celle-ci. Le propos ici n’est certainement pas de revenir sur chaque détail des guerres libanaises, mais de rappeler cette constante : géopolitique régionale et politique intérieure fonctionnent dans une relation d’interdépendance. Si le Liban est un État tampon, ses acteurs ne sont aucunement passifs, mais des partenaires à part entière.

 

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Hafez al-Assad

Prenons quelques exemples. Le camp dit « palestino-progressiste », alliance autour de l’OLP d’Arafat et du PSP de Kamal Joumblatt, fonctionnait sur trois piliers : un fond idéologique commun (un intérêt sincère pour la cause palestinienne et un certain nationalisme arabe) ; un réformisme libanais (celui de Joumblatt et des communistes, hostiles au confessionnalisme politique[7] et luttant contre les inégalités sociales du pays) trouvant chez les camarades palestiniens un appui extérieur ; un besoin palestinien d’une base arrière dans la lutte contre l’ennemi israélien. Une partie de ce que l’on a appelé la « droite chrétienne » (notamment les Phalanges libanaises de Pierre Gemayel et la Parti national libéral de Camille Chamoun) a aussi fonctionné avec Israël selon le même principe : les uns avaient besoin d’un appui extérieur pour maintenir le statu quo et désarmer les Palestiniens ; les autres avaient besoin d’un soutien local contre la résistance palestinienne et pour un éventuel traité de paix israélo-libanais[8] qui faciliterait d’autres traités de paix bilatéraux, isolant les Palestiniens. Le rôle de la Syrie fut le plus ambigu. Damas était à la fois un interlocuteur privilégié pour le camp « palestino-progressiste » et un garant du statu quo : en 1976, l’idée d’une victoire de Joumblatt et Arafat, d’une défaite totale de la « droite chrétienne », a poussé l’armée syrienne à intervenir. Pour Hafez al-Assad, l’idée d’un Liban contrôlé par les Palestiniens était inacceptable.

Après la mort de Kamal Joumblatt en 1977, et surtout après le rapprochement israélo-égyptien de 1979, le rôle syrien a évolué. Damas se rapproche alors ponctuellement d’Arafat et s’impose comme la puissance tutélaire incontestée du mouvement progressiste de Walid Joumblatt, fils de Kamal Joumblatt. Durant la décennie 1980, c’est aussi sur un autre mouvement, chiite cette fois, que Damas s’appuie pour exercer son influence sur la scène libanaise : la milice Amal[9], dirigée par Nabih Berri. Cela passe notamment par la « guerre des camps » (1985-1988), entreprise d’éradication de l’OLP dans les camps palestiniens menée par Amal, époque révolue où le Hezbollah naissant –soutenu par l’Iran– tirait à la fois sur la milice de Nabih Berri et sur l’armée syrienne[10]. Comme nous l’avons indiqué plus haut, la guerre contre Saddam Hussein modifie les équilibres géopolitiques régionaux et l’équilibre politique libanais : la solution (se traduisant par une occupation) syrienne s’impose. En août 1990, le Parlement libanais entérine l’accord de paix de Taëf, et deux mois plus tard, le général Michel Aoun est exfiltré en France. S’ouvre alors une période de paix syrienne.

L’assassinat de Rafic Hariri en 2005 a largement contribué à redonner à la scène politique libanaise une couleur géopolitique[11]. Avoir une classe politique principalement divisée sur une base géopolitique est parfois le destin des États tampons, qu’il s’agisse des « prorusses » et des « antirusses » en Ukraine, ou des « prosyriens » et des « anti-syriens » au Liban. Rappelons néanmoins qu’il s’agit là de simplifications, mais des simplifications révélatrices d’un climat politique. L’assassinat de Hariri, le 14 février 2005, a sonné le glas de la présence syrienne et donné lieu à ladite « révolution du Cèdre ». L’expression laisse croire à un soulèvement général contre la présence syrienne, mais c’est à un double mouvement que nous avons en réalité eu affaire : une grande manifestation de soutien à la Syrie et à la résistance libanaise face à Israël[12] le 8 mars 2005 ; une grande manifestation réclamant le retrait des troupes syriennes le 14 mars 2005. Cela a donné lieu à deux grandes alliances politiques multiconfessionnelles et idéologiquement hétérogènes : le « 8 mars », mené par le Hezbollah, Amal et le mouvement Marada de Sleiman Frangieh Jr ; le « 14 mars », mené par le Courant du Futur de Saad Hariri[13], les Phalanges libanaises d’Amine Gemayel et les Forces libanaises de Samir Geagea[14]. En 2006, le Courant patriotique libre (CPL) de Michel Aoun se rapproche de Hassan Nasrallah : le général et le chef du Hezbollah signent un document d’entente. Une alliance majeure qui a su résister à bien des épreuves durant ces dix années. Enfin, dans un rôle plus ambigu, Walid Joumblatt apparaît comme une sorte d’arbitre depuis sa prise de distance avec le « 14 mars »[15], tout en conservant une certaine hostilité à l’égard du régime syrien.

Vacance présidentielle, contexte régional et rapprochements improbables

En apparence, le Liban résiste assez bien à la guerre en Syrie. Certes, l’arrivée en masse de réfugiés, qui s’ajoutent aux Syriens déjà présents sur le sol libanais et aux réfugiés palestiniens dont le statut demeure précaire, est un défi à la fois économique et sécuritaire. Mais le pays a évité l’embrasement que des incursions rebelles et une profonde division de la société libanaise auraient pu provoquer. Les affrontements à Tripoli, au nord du pays, et les attentats meurtriers au sud de Beyrouth (visant le Hezbollah), s’ils ne doivent pas être pris à la légère, n’ont pas donné lieu à un nouveau conflit armé. Cela dit, la neutralité du pays que l’ancien président Michel Sleiman a appelée de ses vœux n’a pas été au rendez-vous. Dès le début du conflit, une partie du « 14 mars » a apporté un soutien clair à la rébellion syrienne, et celle-ci a cherché à faire du Liban une base arrière. Ceci explique les multiples incidents au nord du pays et l’intervention de l’armée libanaise. A cette menace extérieure s’est ajouté un phénomène inquiétant, échappant au leadership sunnite affaibli du « 14 mars »[16], à savoir l’émergence de groupes salafistes armés, particulièrement hostiles au Hezbollah. A Saïda, des partisans d’un certain Ahmad al-Assir n’ont pas hésité à s’attaquer à l’armée. Enfin, pour compléter ce tableau, comment ne pas rappeler l’intervention directe du Hezbollah dans le conflit syrien aux côtés de l’armée syrienne ? Si ce phénomène n’a pas manqué de poser de sérieuses questions (qu’il s’agisse des armes du Hezbollah elles-mêmes[17] ou de son ancrage dans la vie politique libanaise), l’alliance du « 8 mars » et celle avec le général Michel Aoun ne furent aucunement remises en cause. La justification de Hassan Nasrallah est simple : en défendant l’État syrien, c’est aussi le territoire libanais qu’il protège.

Comme nous l’avons déjà indiqué, l’élection du président libanais est une affaire géopolitique, une affaire de rapports de force entre puissances. Trois puissances, dont deux puissances régionales, jouent un rôle-clé dans cette élection : l’Arabie saoudite, les États-Unis et l’Iran. Mais ces puissances n’ont pas affaire à des acteurs libanais passifs et dociles. Les leaders libanais, comme c’était le cas pendant la guerre civile –avec plus ou moins de succès–, sont censés être des partenaires à part entière. De ce point de vue, il est aisé de constater un déséquilibre conséquent entre l’alliance du « 8 mars » et celle du « 14 mars », en faveur de la première. Tandis que Saad Hariri pâtit à la fois d’un effacement politique (son absence physique du Liban n’est pas sans importance) et de déconvenues financières en Arabie saoudite, le Hezbollah se retrouve associé aux relatifs succès militaires de l’armée syrienne. Critiqué à la fois pour son rôle en Syrie et pour un rôle hypothétique à Bahreïn que son secrétaire général nie formellement, le Hezbollah est la cible d’une nouvelle offensive diplomatique saoudienne : il est désormais considéré comme « organisation terroriste » à la fois par le Conseil de coopération du Golfe (CCG) et par la Ligue arabe. La décision de cette dernière s’est accompagnée de « réserves » irakiennes et libanaises et de « remarques » algériennes. La décision ne pouvait que mettre le ministre libanais des Affaires étrangères, Gebran Bassil, dans une situation délicate : à la fois garant de la neutralité du pays et leader du Courant patriotique libre (CPL) de Michel Aoun, il ne pouvait endosser une telle qualification. C’est en réalité tout le Liban qui est visé par Riyad, et cela passe notamment par l’interruption du programme d’aide destiné à l’armée libanaise.

Revenons à l’équation politique libanaise au sujet de l’élection du président. Le candidat du Hezbollah a toujours été le général Michel Aoun. Interrogé par la chaîne de télévision panarabe installée à Beyrouth al-Mayadeen, Hassan Nasrallah a réaffirmé le 21 mars dernier son soutien : tant que le général Michel Aoun sera candidat, il pourra compter sur le soutien du Hezbollah. Deux épisodes inattendus sont venus déstabiliser le Hezbollah avant même l’offensive saoudienne : la décision de Saad Hariri de soutenir un pur produit du « 8 mars », encore plus proche des Syriens que le général Michel Aoun, à savoir Sleiman Frangieh Jr ; la décision du chef des Forces libanaises Samir Geagea de soutenir Michel Aoun, son ancien principal rival[18], réponse au choix de son allié du « 14 mars »[19]. Pour compléter le tableau des divisions dans le camp dit « anti-syrien », notons qu’Amine Gemayel a décidé de maintenir sa candidature et que le chef du PSP Walid Joumblatt soutient la candidature du « modéré » Henry Helou, tout en regardant d’un bon œil la candidature de Frangieh. Quant à l’alliance du « 8 mars », en apparence en meilleure posture, elle pâtit aussi de divisions importantes : le président du Parlement Nabih Berri refuse de suivre ses alliés du Hezbollah et semble avoir une préférence pour Frangieh. Ses relations avec le général Aoun sont pour le moins exécrables.

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A gauche, Saad Hariri ; à droite, Sleiman Frangieh Jr

 

Au-delà des divisions au sein de chacune des deux alliances, le Hezbollah se retrouve dans une situation paradoxale : ses deux plus proches alliés sont aux portes de la présidence de la République, mais son incapacité à faire élire son candidat est patente. Cette incapacité est présentée comme un blocage intentionnel[20]. Comme s’il suffisait de faire pression sur son allié Nabih Berri pour faire élire Michel Aoun, et comme si Nabih Berri était un partenaire malléable. Comme s’il était aisé de prendre la responsabilité, au sein même du « 8 mars », de l’échec de Sleiman Frangieh Jr. Les véritables raisons du blocage sont à chercher ailleurs. La raison la plus évidente, et il faut avoir l’honnêteté de la rappeler, est que personne ne semble considérer qu’il s’agit là d’une question urgente. L’autre facteur est à chercher du côté des alliés du « 14 mars ». En effet, la position du Hezbollah étant la même depuis le début[21], nous pouvons légitimement supposer que ce n’est pas chez les amis du « 8 mars », à savoir Damas et Téhéran, qu’un quelconque veto est à chercher. C’est donc tout naturellement vers Washington et Riyad qu’il faut se tourner, les deux parrains du « 14 mars ». La relative parcimonie avec laquelle les dossiers moyen-orientaux semblent gérés par les États-Unis fait de l’Arabie saoudite le principal protagoniste de cette affaire.

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Le roi saoudien Salmane reçoit à Riyad Saad Hariri, le 20 avril 2015

 

Comment dissocier le dossier de la présidence de l’offensive diplomatique menée contre le Hezbollah ? En laissant ses deux protégés, Saad Hariri et Samir Geagea, choisir deux candidats différents parmi les alliés du Hezbollah, Riyad mise vraisemblablement sur sa fragilisation au sein de l’alliance du « 8 mars ». Si l’accord entre Geagea et Aoun est perçu par certains comme une réconciliation bienvenue dans la communauté chrétienne, il est indirectement fait référence aux armes du Hezbollah. Si l’on ajoute à ceci l’accusation de blocage, c’est bien la relation entre Aoun et le Hezbollah qui est visée. Quant à la candidature de Frangieh, elle fragilise à la fois sa relation avec Nasrallah et les relations entre le Hezbollah et le chef d’Amal Nabih Berri. L’hypothèse d’un usage de l’élection présidentielle comme arme interne contre le Hezbollah n’est pas absurde.

Qui sera le prochain président libanais ? Selon les critères libanais en vigueur[22], Michel Aoun, du fait de sa représentativité dans la communauté chrétienne et par sa capacité à agir en président fort et indépendant, est probablement le choix le plus évident. Malgré tout ce que nous avons rappelé sur la dimension géopolitique de cette élection, il est tout à fait possible qu’il soit élu par un simple semi-consensus libanais : les voix du « 8 mars » finalement rassemblées, celles des Forces libanaises et celles de son propre courant. Mais c’est précisément et paradoxalement à travers la candidature de l’homme le plus proche de Damas, Sleiman Frangieh Jr, que le rôle saoudien prend tout son sens : son retrait au profit de Michel Aoun dépend, selon ses propres mots, d’un soutien apporté par Saad Hariri au général. Et comment concevoir une décision de Saad Hariri sans l’aval de ses parrains saoudiens ? L’élection dépend donc d’un bras de fer entre l’Arabie saoudite et le Hezbollah, une puissance régionale et un parti politique.

Adlene Mohammedi

 

[1] L’élection de 1970 s’est en effet jouée à très peu. Moscou aurait demandé à ses protégés (la Résistance palestinienne et son partenaire libanais Kamal Joumblatt) d’éviter l’élection du candidat du camp du président sortant, Elias Sarkis (qui sera élu en 1976), à cause d’un incident de la fin des années 1960 : les Soviétiques auraient tenté en vain de s’emparer d’un Mirage III de l’armée libanaise. Moscou a nié les faits.

[2] Le président égyptien Nasser devient assez vite, notamment après la crise du canal de Suez en 1956, un symbole du renouveau du nationalisme arabe.

[3] Qui se traduit notamment par le pacte de Bagdad en 1955 (l’Irak était alors une monarchie hachémite), traité regroupant l’Irak, l’Iran, la Turquie, le Pakistan et le Royaume-Uni auxquels les États-Unis apportent un appui militaire dès 1958.

[4] Volonté américaine de limiter les déstabilisations du Moyen-Orient et notamment le développement du communisme.

[5] Fusion syro-égyptienne qui fait long feu.

[6] Guerre des six jours.

[7] D’un point de vue strictement personnel, et cela mérite d’être traité avec parcimonie, malgré des qualités incontestables de leader, force est de constater qu’en tant que druze Kamal Joumblatt était de fait exclu des hautes responsabilités du pays.

[8] Après son élection en 1982, les Israéliens ont réclamé un tel traité à Bachir Gemayel. Celui-ci ne pouvait offrir une telle garantie sans consensus national, et sans l’accord de son éventuel président du Conseil.

[9] Acronyme arabe de « Détachements libanais de Résistance », milice du « Mouvement des Dépossédés » de l’imam chiite Moussa Sadr, s’inscrivant dans ce que l’on a appelé le « réveil chiite ».

[10] Cela fut résolu par un accord syro-iranien et par une réconciliation entre Amal et le Hezbollah.

[11] L’opposition de la classe politique syrienne entre « loyalistes » et « anti-syriens » ne date pas de l’assassinat lui-même puisque le débat sur la prolongation du mandat du président Émile Lahoud, proche de Damas, divisait déjà le Parlement.

[12] Résistance menée par le Hezbollah et ses alliés.

[13] Fils de Rafic Hariri.

[14] Milicien issu des Phalanges libanaises et leader des Forces libanaises, milice devenue simple parti politique, Samir Geagea fut arrêté en 1994 et inculpé pour un certain nombre d’assassinats politiques commis pendant la guerre. Il est libéré en 2005.

[15] Après avoir été proche de Saad Hariri, il a soutenu le gouvernement Mikati en 2011 contre son ancien allié.

[16] Saad Hariri vit en exil à Paris.

[17] Si le désarmement des milices est prévu depuis la fin de la guerre civile, le Hezbollah et ses alliés se justifient en invoquant la résistance à Israël. La victoire de 2006, qu’une grande partie de la classe politique libanaise (toutes confessions confondues) a célébrée, a ajouté à leur légitimité.

[18] Samir Geagea était lui-même candidat.

[19] Ce différend majeur entre Hariri et Geagea, deux partenaires de l’alliance du « 14 mars » et deux protégés de l’Arabie saoudite, se traduit par des choix en apparence improbables : le choix de Frangieh, un proche d’al-Assad ; et le choix de Michel Aoun, le candidat du Hezbollah. Si les relations de Samir Geagea avec le général Michel Aoun furent marquées par de violents affrontements entre l’armée et la milice chrétienne à la fin de la guerre, les relations entre Geagea et le clan Frangieh sont encore plus problématiques. En 1978, Geagea fut chargé de l’opération qui aboutit au massacre de la famille Frangieh à Ehden.

[20] C’est à la fois une ritournelle médiatique et la position exprimée par le nouveau soutien de Michel Aoun, Samir Geagea.

[21] La candidature de Frangieh, un proche de Nasrallah, n’a pas été complètement écartée. Pour ce dernier, Frangieh est tout à fait qualifié pour la fonction. Mais tant que Michel Aoun maintient sa candidature, le Hezbollah semble décidé à le soutenir.

[22] Le confessionnalisme politique, notamment.

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